Evolution de l'armée romaine d'Auguste à la fin du IV siècle

L'évolution de l'armée et de sa composition à travers les siècles permet de comprendre comment l'armée romaine en est arrivée à des effectifs faibles et notoirement barbarisés à la veille des grandes invasions.

Provincialisation de l'armée
Une première évolution est perceptible d'Auguste à Hadrien (de -31 à +138).
Dans les premières années de l'empire, les légions sont composées au deux-tiers d'Italiens.
Auguste voulait un recrutement de la classe moyenne italienne, afin de préserver un rôle central politique et militaire à l'Italie.
Mais cela devint rapidement insuffisant, en raison de la hausse du niveau de vie, ainsi que l'attrait médiocre du service militaire (20 ans de service aux frontières, une paye modeste, peu de reconnaissance sociale pour les soldats). Le métier des armes devenait indigne du romain...
Pour éviter un recrutement de basse qualité, on fit appel progressivement aux provinciaux. A partir de Vespasien (69-79), le recrutement italien fut pratiquement réservé aux cohortes prétoriennes. Les légions se composèrent d'hommes issus d'abord des provinces les plus romanisées (Dalmatie, Narbonnaise, Bétique), puis des provinces occidentales, orientales et frontalières (Pannonie, Mésie, Germanie).
Juridiquement, seuls les citoyens romains pouvaient entrer dans la légion. Cependant, très rapidement, des pérégrins (statut juridique d'une cité ou d'individus qui ne sont ni de droit romain ni de droit latin) artificiellement naturalisés y entrèrent (en principe, ils ne pouvaient être qu'auxiliaires, devenant citoyens après le service militaire à partir de l'époque de Claude).

L'installation des légions le long des frontières et la fixation des troupes dans des camps permanents favorisèrent donc le recrutement local, ainsi que l'incorporation des fils de légionnaires élevés autour des camps. Le recrutement local devint quasiment la règle avec Hadrien (117-138).
L'armée devint donc provinciale, et forma de plus en plus une caste, renfermée sur elle-même, qui assurait son propre renouvellement.

Premiers recrutements de mercenaires germains
Aux deux premiers siècles de l'Empire, ce renouvellement des troupes ne pose guère problème, et la société militaire assure pour une bonne part sa reproduction. Peu de guerres, peu d'épidémies, donc des besoins en recrues limités.

Néanmoins, c'est au II siècle que sont recrutés pour la première fois des mercenaires barbares, limités dans des emplois spécifiques (ainsi, des cavaliers maures dans la garde personnelle de l'Empereur) ou spécialisations tactiques inconnues. Il s'agissait de donner plus de souplesses tactiques aux armées.

Dès la fin du II siècle, la plupart des engagés dans l'armée sont des fils de vétérans surnommés ex castris car nés en dehors du camp. La conséquence prévisible de cette évolution est la rupture entre l'armée et la société, qui fournit de moins en moins de recrues pour l'armée, qui devient une caste repliée sur elle-même. Cette société se démilitarise donc et ne se juge plus concernée par le volontariat. Avec l'hérédité, c'est tout un pan du recrutement, l'engagement volontaire d'hommes libres sans lien avec l'armée, qui disparait progressivement.

Premières difficultés de recrutement
Au III siècle, l'Empire connait de graves troubles : invasions, guerres civiles, épidémies, famines. Les soldats cumulent alors toutes les causes de mortalité. La création de nouvelles unités auxiliaires et la nécessité de combler les rangs provoquent un accroissement simultané du besoin de recrutement, qu'il est difficile d'assurer pour les seuls fils de soldats. Le recours aux mercenaires barbares progresse donc.
Un préjugé s'installe dans l'esprit des gens : pour vaincre les barbares, il faut être un barbare. L'historien Zosime (VI siècle) rapporte que les goths intégrés dans l'armée sont plus forts et plus braves que les romains.

Les assauts barbares de la seconde moitié du III siècle avaient tout particulièrement décimé le dispositif de troupes auxiliaires exposées aux avants-postes de l'Empire. Ces pertes entrainèrent la création massive d'ailes et de cohortes, ce qui ne fut possible dans l'urgence que par le recrutement barbare : Quades, Vandales, Sarmates, Francs.

A partir des années 260-270 se développe le recrutement de barbares vaincus. Claude le Gothique (268-270) recrute ainsi des Goths qu'il a battus antérieurement. Probus (276-282), empereur très actif militairement, favorisa l'installation de peuplades barbares dans l'Empire, avec obligation de servir aux côtés de l'armée romaine. Deux interprétations sont possibles quant à cette politique : soit ces empereurs tentèrent d'alléger la pression militaire aux frontières, soit ils faisaient face à une pénurie importante des sources de recrutement ainsi qu'à des pertes importantes dans l'armée.

En 275, un auteur dont on ne connait que le nom, Modestus, écrit à l'empereur Tacite, règnant en 275-275, un court traité intitulé "précis des termes de la Milice", dans lequel il décrit brièvement l'organisation de l'armée romaine. A la fin de son texte, Modestus écrit ces lignes révélatrices :
Cette ardeur martiale qui anima les hommes de tous les temps n’est pas refroidie elles ne sont pas épuisées, les terres qui ont produit les Lacédémoniens, les Athéniens, les Marses, les Samnites, les Pélignes, et surtout les Romains. Les Epirotes n’ont-ils pas été autrefois d’excellents soldats? Les Macédoniens, les Thessaliens, n’ont-ils pas vaincu les Perses, et pénétré, en combattant, jusqu’à l’Inde? Et les Daces, les Mysiens, les Thraces, n’ont-ils pas été de tout temps si belliqueux, que l’histoire fabuleuse a fait naître chez eux le dieu Mars? J’en aurais pour longtemps à énumérer les forces des diverses nations, puisque toutes sont contenues dans l’empire romain. Mais la sécurité, fruit d’une longue paix, a partagé ces peuples entre les douceurs de l’oisiveté et les tranquilles occupations des charges civiles; et nos exercices militaires, d’abord négligés, puis regardés comme inutiles, ont été enfin oubliés tout à fait. (Modestus, précis des termes de la Milice). Les provinciaux apparaissent ainsi à la fin du III siècle comme démilitarisés ou du moins comme se détournant du métier des armes. Cette évolution impose un recrutement des barbares vaincus de l'époque, recrutement qui restait alors très marginal.

Les réformes de l'empereur Dioclétien
Dioclétien (empereur de 284 à 305), rompt avec la politique de Probus, et favorise un recrutement national dans l'armée, signe que des sources de recrutement existaient bien encore dans l'Empire. De fait, une population de 60 millions d'habitants devait assurer la relève de 30 à 40.000 soldats chaque année, pour une armée d'environ 450.000 hommes, ce qui ne posait à priori aucune difficulté particulière, même dans les heures sombres du III siècle. Mais la démilitarisation des divers peuples de l'Empire se révéla préjudiciable pour le recrutement.

Dioclétien, en grand réformateur, se devait d'innover.
Au système de la prototypia (abolie en 375 en orient), qui demandait aux cités de fournir chacune un nombre donné de recrues, Dioclétien substitua progressivement celui de la protostasia. Désormais, ce devoir incomberait aux propriétaires fonciers. La propriété foncière était répartie en unités de valeur équivalente, les capitula. Dans les années 370, les capitula comptaient entre 500 et 750 hectares. Il était donc nécessaire d'associer plusieurs petits propriétaires terriens afin de parvenir à la superficie d'un capitulum, alors que de grands propriétaires terriens pouvaient représenter plusieurs capitula à eux-seuls. Ce ou ces contribuables devaient fournir des recrues, les tirones, soit parmi leurs colons travaillant dans leur propriété, ou soit acheter une recrue à l'extérieur de leur fonds.
Il est exclu que la fréquence de l'exigence des recrues revenait à intervalle rapproché : cela aurait potentiellement généré une pénurie de travailleurs ruraux, ainsi qu'un trop grands nombres de soldats. Pour Dioclétien, les recrues devaient surtout provenir des colons enregistrés sur les domaines pour lesquels les propriétaires recevaient une indemnité (30 solidi au milieu du IV siècle). Rapidement, la création d'un marché des engagés volontaires dénatura la réforme, et fit monter les prix des recrues.

Il semble que le projet de recrutement nationaliste de Dioclétien ait rapidement trouvé ses limites, et fut abandonné car jugé irréalisable (à tort ou à raison, peut-être en raison des pressions politiques des sénateurs, eux-même grands propriétaires terriens).
Pendant son règne Francs, Chamaves et Frisons sont battus et installés dans l'Empire, où ils forment des colonies militaires qui cultivent des terres romaines et combattent pour les empereurs, tout en maintenant leurs coutumes. Ce n'est que la poursuite d'un mode de recrutement existant depuis les années 260.

Les réformes de l'empereur Constantin
Constantin (306-337) a également un rôle important dans l'évolution du recrutement. Il fait passer une série de lois, pour rendre obligatoire le recrutement héréditaire dans l'armée, en 313, 326, et 331. L'hérédité, largement pratiquée dans le recrutement militaire depuis deux siècles, devait donc connaitre un déclin, signe d'un moindre attrait pour le service militaire, même pour ceux qui sont sensibilisés à la chose militaire depuis leur enfance. Les conséquences, prévisibles, de ces lois coercitives furent des désértions croissantes dans l'armée, le recrutement militaire prenant parfois des allures d'arrestation.
Pour échapper à l'enrôlement forcé, de nombreux fils de vétérans se mutilent en se coupant un pouce. Plusieurs lois sont passées, tout au long du IV siècle, pour obliger les mutilés à servir quand même dans l'armée. Néanmoins, le nombre de ces lois indique que les mutilations deviennent chose courante.
Ces désertions et ces mutilations rendent problématique le recrutement héréditaires des soldats, jusqu'alors source principale du recrutement militaire. A une obligation, la population visée a répondu par la défiance, entrainant la coercition de l'Etat. A partir de Constantin, il devient délicat de parler encore d'une armée basée sur le volontariat. En 326 puis en 324, des lois sont édictées afin de faire passer l'âge de recrutement des fils de vétérans à 16 ans seulement. Cette série de lois (obligation, abaissement de l'âge minimum pour le recrutement, lois sévères contre les mutilations) concernant les fils des vétérans démontre qu'il s'agissait là d'une source majeure du recrutement, mais aussi et surtout qu'elle connaissait un déclin significatif à partir du début du IV siècle.

Constantin initie probablement une réforme du système de recrutement instauré par Dioclétien reposant sur la fourniture de recrues par les propriétaires terriens, choisies ou non parmi leurs colons. Le paiement en numéraire devient possible, en lieu et place de la fourniture d'une recrue pour l'armée. Cette réforme sera officialisée dans les années 370. Le système de Dioclétien est donc dénaturé. La contribution en or et non plus en hommes vise à résoudre plusieurs problèmes : manvaise qualité des recrues fournies par les propriétaires terriens, corruption des recruteurs fermant les yeux sur cette qualité défaillante (Végèce, auteur militaire de la fin du IV siècle écrira que les recruteurs engageaient sous les armes des recrues fournies par les propriétaires telles qu'un maître n'en voudrait pas pour esclave), limiter la ponction de main d'oeuvre rurale, et peut-être de façon plus pragmatique, entériner l'échec de ce mode de recrutement devant la mauvaise volonté des propriétaires terriens. De plus, en période d'auto-renouvellement des troupes (troupes romaines et barbares étant censées assurer leur renouvellement via l'engagement héréditaire), l'obligation théorique de fournir des recrues n'avait alors plus d'autre raison d'être que de justifier la levée de cet impôt de substitution. Cet impôt permettait de moduler l'exigence en fonction des besoins : des hommes ou de l'or. Les contribuables ne pouvaient couper à l'impôt sauf à fournir une recrue, source de complication qu'ils devaient le plus souvent chercher à éviter. Contre la facilité offerte par la fourniture d'or au lieu de recrue, ils étaient disposés à accepter que l'or des recrues (50% des rentrées fiscales en or du budget impérial) servît en réalité à financer l'essentiel des dépenses militaires de l'Empire, et non pas seulement le recrutement. L'or des recrues permettait au moins de lever des troupes parmi les alliés barbares de l'Empire.

Les différents modes de recrutement barbare
Le recours au recrutement barbare, initié dès le III siècle, prend donc une part croissante. Ce recrutement d'éléments barbares prend plusieurs formes à l'époque.

-Les Déditice : il s'agit d'un engagement personnel et individuel. Le déditice est un individu libre mais de statut juridique inféreur; le concept originellement lié à la rédition de peuples vaincus s'applique aussi à certaine catégorie d'affranchis.

-Les Lètes : groupes de cultivateurs barbares issus de communautés restreintes, auxquels est concédée une portion de sol impérial, à charge pour eux de fournir des recrues qualifiées d'auxiliarii, combattant dans des unités sous commandement romain. Les Lètes ne furent pas des milices paysannes, sous-catégorie au sein de soldats-colons. Ils furent recrutés pour combler les vides.
En 334, 300.000 sarmates libres sont répartis comme Lètes en Thrace, Scythie, Macédoine et Italie septentrionale. Ces colonies sont organisées en Préfécture.
A la fin du IV siècle, on recensera 12 préfectures de Lètes en Gaule et en Italie septentrionale, composées de Suèves (4 préfectures), de Bataves (3 préfectures), de Teutons (1 ou 2 préfectures), de Francs (une préfecture), et d'autres non identifiées. Elles sont sont progressivement instaurées sous Dioclétien et Constantin. Ces petites communautés, maintenues loin des frontières, sont sous l'autorité administrative et militaire d'un préfêt. On en trouve dans quatre grands secteurs : Rhin-Somme, Somme-Loire, Massif central, trouée de Belfort, ainsi que dans région de Langres et à la rive sud de l'Escaut.

-Alliés hors de l'Empire : troupes irrégulières refusant parfois d'être mutées dans une province lointaine pour faire la guerre. Elles demeurent sur leur territoire, mais fournissant des contingents à l'armée romaine. Elles sont moins disponibles que les barbares engagés dans les unités régulières ou que ceux installés dans l'Empire.

-Contingents de peuples alliés installés dans l'empire : il s'agit de les soustraire aux représailles de l'énnemi commun (protection des Sarmates contre les Goths à l'époque de Constantin, par exemple). Des contingents sont enrôlés dans l'armée avec leurs princes officiers.

-Colons barbares déportés et dépendants des grandes propriétés foncières, dans le cadre du recrutement instauré par Dioclétien.

La triple structure de l'armée romaine tardive
De 311 à 325, l'armée romaine se transforme progressivement. Elle présente une structure triple : une armée d'élite “Palatine”, une armée “Comitatensis” d'intervention dépendant des maîtres des milices, et une armée “Limitanea” abusivement qualifiée de frontalière dépendant des Ducs provinciaux, accusée d'avoir perdu rapidement sa valeur militaire. Il y eu longtemps erreur sur la rétribution des rôles entre Limitanei et Comitatenses : les Limitanei auraient été placés à la frontière, faisant des Comitatenses des troupes de réserves stratégiques, stationnées en retrait dans des villes, aptes à intervenir si les Limitanei étaient débordés. En réalité, les troupes de Limitanei et de Comitatenses étaient placées à la frontière, bien qu'il existât des garnisons en retrait de ces troupes (dont des Limitanei). La véritable armée de réserve était constituée des troupes Palatines (littéralement les troupes du palai). Le contraste qualitatif et fonctionnel des troupes ne s'impose qu'ultérieurement.

Le coup d'état de Constantin en 306 plonge le monde romain dans les guerres civiles pour 18 ans, jusqu'en 324. La course aux armements entre les différents compétiteurs provoque un pic dans les effectifs des armées romaines, surtout entre 313 et 324, où s'affrontent Constantin en Occident et Licinius en Orient. Cette augmentation, au regard des difficultés de recrutement qu'il existait jusqu'alors, laisse supposer un recours massif aux mercenaires barbares. Par la suite, les effectifs globaux ont retrouvé un niveau proche de ce qui existait sous Dioclétien.

Avec Dioclétien, chaque Empereur dispose d'une garde impériale, proche de ce que seront les futures troupes Palatines. Constantin lui, en raison de la guerre civile prolongée, se forge progressivement une armée clientélaire, attachée à sa personne, récompensée après la victoire, et recrutée largement auprès des germains, afin de lutter contre ses concurents. L'élément germanique obtient là une place de choix dans ce qui devient l'armée de première classe, celle des comitatenses, après sa réforme militaire. Cette place sera conservée durablement à la faveur de la continuité dynastique post-constantinienne, en dépit de réactions scandalisées de l'opinion

Vers une pénurie chronique de troupes
La nouvelle armée mise en place progressivement par Dioclétien et Constantin se maintient dans les années 340, en dépit d'une guerre civile entre deux des fils de Constantin. Constantin II (337-340) y trouve la mort face à Constant (337-350). Mais l'impopularité de ce dernier provoque un soulèvement, dont tire profit Magnence (350-353), le maitre de la cavalerie des Gaules. Constance II (337-360), le dernier fils de Constantin entre en guerre contre Magnence après la mort de son frère. Le 28 septembre 351, 54.000 soldats sont tués à la bataille de Mursa, 24.000 pour Magnence, 30.000 pour Constance II. Les sources de l'époque s'accordent à dire combien cette bataille a été funeste pour la sécurité de l'Empire. Suite à cette tuerie, on ne retrouve pas d'effectifs importants dans les armées en campagne, signe d'un affaiblissement important, signe également que les pertes n'ont pas été surévaluées. Seul le recours aux barbares était possible afin de combler autant que possible les pertes. La barbarisation progresse, tant dans les rangs que dans les esprits.

Dès lors, la capacité opérationnelle de l'armée repose sur peu d'unités expérimentées, que l'on retrouve fréquemment engagées dans les textes de l'historien Ammien Marcellin. En 357, le total de l'armée de manoeuvre d'occident tourne entre 38.000 à 43.000 hommes, pour les troupes d'Italie, de la Gaule, et sans doute Pannonie (sans prendre en compte les troupes de Bretagne, d'Espagne et d'Afrique). Les effectifs des troupes comitatenses en Occident apparaissent comme étant significativement réduits, signe des pertes et des difficultés à recruter.

Autre évolution des années 350, les Francs monopolisent les plus hauts postes et s'identifient à l'état romain d'occident. Avec Constance II, les barbares ont accès aux plus hauts postes de l'état major (maitres de la cavalerie Francs). A la fin du IV siècle, le haut-commandement sera largement barbarisé, aboutissant finalement à de brutales réactions de nationalisme romain.

En 353, des règles de séléctions sociales sont édictées : certains types de métier sont exclus du recrutement militaires, car jugés indignes ou dégradants (cuisiniers, boulangers). Cette législation souligne l'importance du milieu social : tout un chacun ne peut prétendre être soldat. Ainsi, paradoxalement peuvent être exclus du recrutement des romains, alors que l'armée ouvre de plus en plus ses portes aux barbares.

Politique d'Etat-tampon
Afin de renforcer la frontière sur le rhin, Julien (360-363) soumet les Francs de différentes tribus (les Francs Saliens et Attuaires). Les Francs Saliens sont maintenus comme fédérés, car l'empereur ne croit pas possible de rétablir la sécurité des Gaules sans une politique d'Etats-tampons barbares installés aux frontières. Cette politique montrera sa pertinence dans les années 370, où le roi des Francs Mallobaude combattra les Alamans en 374 et 378 pour le compte de l'Empire.

La lente dégradation de l'armée en Occident est continue. Elle est symbolisée à partir de 365 par des lois condamnant la désertion, et ceux qui abritent ces déserteurs. La désertion est sans aucun doute la conséquence de l'enrôlement forcé des fils de vétérans. Ce type de recrutement s'apparentait à une arrestation. Ces lois condament les grands propriétaires terriens comme complices de ces désertions, car accueillant les déserteurs sur leurs terres.

Barbarisation massive après Andrinople (378)
Dans le dernier quart du IV siècle, on estime que les barbares forment désormais plus de 50% de l'armée romaine, dans les unités régulières et dans les formations irrégulières.
En 376, l'appel des Wisigoths à l'émigration dans l'Empire en tant que déditices éveille l'intérêt des autorités romaines. Ammien Marcellin, auteur de la fin du IV siècle et ancien militaire de carrière illustre l'état d'esprit des romains à la cour de Valens (364-378) à l'égard de cette opportunité :
"Les courtisans employèrent toutes les formes d'adulation pour exalter le bonheur du prince, à qui la fortune amenait à l'improviste des recrues des extrémités de la terre. L'incorporation de ces étrangers dans notre armée allait la rendre invincible; et, converti en argent, le tribut que les provinces devaient en soldats viendrait accroître indéfiniment les ressources du trésor." (Ammien Marcellin, Res Gestae, XXXI, 4)
Ces arguments traduisent les difficultés de recrutement, ainsi que les considérations financières qui accompagnent l'application de l'impôt de substitution : si les Wisigoths venaient gonfler les rangs de l'armée en Orient, les recrues n'auraient plus lieu d'être demandées aux propriétaires terriens qui devraient néanmoins payer l'or des recrues. En 359, une partie du peuple des Sarmates avait demandé l'émigration dans l'Empire à l'empereur Constance II. A l'époque, l'avantage du remplacement de la levée de recrues romaines par des paiements en espèces avait déjà été mentionné lors de la réunion de l'assemblée impériale.
Valens donne donc son accord et autorise les Wisigoths à s'installer dans l'Empire. Mais, mal reçus par une administration corrompue, les Wisigoths se révoltent peu après en territoire romain.

En 378, à Andrinople, l'armée d'Orient est défaite. Les pertes des troupes comitatenses s'ajoutent à la désorganisation des troupes frontalières depuis 2 ans, ainsi qu'aux difficultés de recrutement habituelles, encore accrues par le fait que les Wisigoths rassemblent autour d'eux des colons barbares installés dans l'Empire avant eux. On comprend dès lors la volonté des autorités romaines de parvenir rapidement à résoudre la crise.

De 379 à 382, une série de traité est passée avec les Wisigoths. Pour la première fois, des barbares vainqueurs sont incorporés à l'armée. 40.000 wisigoths sont incorporés dans l'armée d'orient. Les Wisigoths ayant émigrés en tant que peuple, ils sont à même s'assurer le renouvellement de ces troupes, ce qui signifie que l'armée est durablement sous la domination des Wisigoths, qui surclassent numériquement les troupes romaines. Si la décision prise par Théodose (379-395) s'explique par l'instabilité de la crise née de la défaite d'Andrinople, il apparait néanmoins que cette politique d'intégration était vouée à l'échec. Très rapidement, les Wisigoths démontrent qu'ils ne sont pas une armée régulière aux ordres d'un empereur. Brutalisant les civils, ils en viennent aux mains avec les troupes romaines en 379 et 386 et se révoltent ouvertement dès 391. L'armée en Orient, pour sa partie européenne tout du moins, est largement aux mains de barbares hostiles.

Grave diminution des effectifs à la fin du IV siècle
En Occident, dans les années 380, une troisième génération de Limitanei apparait. De petits contingents de fédérés barbares remplacent progressivement ces troupes. En réalité, une politique d'état-tampon est substituée à ces unités. Ce sont les Francs qui assurent les missions des Limitanei. Les forces vives de l'armée en Occident reposent désormais sur l'armée d'élite Palatine et sur l'armée d'intervention Comitatensis.

Ces évolutions en Occident et en Orient expliquent que les effectifs de l'armée romaine à la fin du IV siècle connaissent une brutale diminution. Il est aléatoire de proposer des chiffres pour l'époque. Si on admet une subdivision équitable entre les deux grandes composantes de l'armée, Comitatenses et Limitanei, ainsi qu'entre l'Occident et l'orient, on arrive à environ 100.000 soldats par composantes à l'époque de Constantin.
En occident, les Limitanei disparaissent et n'ont plus de valeur militaire ; les troupes d'interventions semblent toujours subir le contrecoup de Mursa (40.000 hommes dans les années 350 hors Bretagne). Pour l'orient, si les Limitanei et Comitatenses se maintiennent face aux Perses (peut-être 100.000 hommes des deux composantes), les troupes de la partie européenne sont désorganisées et submergées numériquement par les Wisigoths, au nombre eux de 40.000. Faut-il les comptabiliser dans l'armée romaine? Quoi qu'il en soit, on reste loin des effectifs traditionnels de l'armée romaine, surtout en Occident qui apparait démilitarisé.

Paradoxale barbarophilie chez les élites
Toujours dans les années 380, et paradoxalement à l'invasion des Wisigoths, ainsi qu'à la grave menace qu'ils font peser sur l'état, la barbarophilie gagne les sommets de l'état. L'empereur d'Occident Gratien (375-383), admirant l'adresse de ses gardes du corps Alains, s'habille à leur mode, avec habit fourré, arc et carquois, provoquant le scandale dans l'opinion publique. L'étalon de la valeur militaire finit par s'exprimer en référence aux barbares ainsi que le fait Végèce dans les années 380 quand il évoque les qualités combattantes de l'Empereur. Les Francs parviennent toujours aux plus hauts postes dans l'armée, tels Bauto (consul en 385) et Arbogast. L'historien byzantin Zosime (début du VI siècle) dira d'eux qu'ils étaient extrémement bien disposés envers les romains, parfaitement incorruptibles face aux richesses, supérieurs par leur intelligence et leur courage à la guerre. Arbogast luttera sans hésiter contre son propre peuple, pour le compte de l'empire de 388 à 393. Stilicon, général semi-vandale épouse la nièce de l'empereur Théodose et entre dans la famille impériale d'Orient. Arcadius, Le fils de Théodose, épousera en 395 une Franque, la fille du général Bauto, ce qui fera de son fils, l'Empereur Théodose II (408-450) un semi-barbare, comme Stilicon.
Ce sont donc les valeurs martiales des barbares, ainsi que leur loyauté qui séduisent les dirigeants romains, comportement opposé à celui des fils de vétérans qui désertent ou se mutilent. Dans ses conditions, comment s'étonner de la barbarisation de l'état-major et des troupes?

Guerres civiles et désagrégation de l'outil militaire
En 387-388, la guerre civile éclate entre Théodose et Maxime (383-388), qui a renversé Gratien en 383, suite à une révolte de ses troupes d'origine germanique – qui n'avaient pas supporté que leur Empereur se pare de vêtements Alains, ennemis des peuples germains. Le renversement de Gratien s'était accompagné de l'assassinat de Mallobaude, roi des Francs fidèle à l'Empire, et donc par la rupture de la politique d'états-tampons Francs inspirée par Julien. A l'occasion de la guerre de 388 entre les deux empereurs, les Francs en profitent pour piller la Gaule. Une expédition punitive est montée outre-rhin, qui se solde par une grave défaite des troupes romaines.
Maxime est vaincu par Théodose en une bataille, limitant à peu de chose les pertes des armées impériales. Théodose profite de sa victoire pour incorporer des troupes occidentales vaincues dans son armée, très largement composée de Wisigoths.

En 389 et 393, le puissant général Arbogast monte des opérations contre ses compatriotes, les Francs, afin d'en refaire les alliés de Rome. Ce comportement démontre la loyauté des généraux de naissance barbare à l'égard de la romanité en général. Ils se montreront les plus fiables défenseurs de l'Empire, bien plus que les intriguants des cours impériales.

A la fin de l'année 394, la guerre civile reprend entre Arbogast et Théodose. Cette fois, les pertes sont importantes des deux côtés. Théodose a cherché à sacrifier le plus possible de fédérés Wisigoths, conscient de leur manque de fiabilité. La moitié des 20.000 wisigoths alignés par Théodose se font massacrer par l'armée des Gaules, ce qui n'empêche pas la défaite d'Arbogast.
Comme lors de la guerre civile contre Maxime, Théodose incorpore des troupes occidentales vaincues à son armée. Si cela lui permet de reprendre progressivement l'ascendant sur les Wisigoths, en limitant leur part dans l'armée d'Orient, il fait payer le prix de sa politique de faiblesse à l'égard des Wisigoths à l'Occident, en affaiblissant sa défense. Pour combler les pertes et les transferts d'unités, l'Occident doit recruter rapidement. Le seul choix possible est donc de recruter des barbares.
Dans ces deux guerres civiles, il est possible que la perspective de réduire la part des Wisigoths en les emmenant au massacre, comme ce fut le cas contre Arbogast, ou celle de recruter des troupes occidentales, une fois la guerre gagnée, pour contrer la prégnance des Wisigoths, fut un motif d'entrée en guerre de Théodose contre ses concurents occidentaux, qui apparaissent soucieux de se faire reconnaitre politiquement, et cherchent à éviter la guerre civile avec lui. Les motifs religieux - lutte contre un Franc favorisant les cultes antiques pour Arbogast, ou dynastiques – Maxime avait tué Gratien, celui qui avait fait de Théodose un Empereur, expliquent aussi ces guerres. Mais quelles que furent les motivations de Théodose, il a affaibli les défenses de l'Occident, ce qui est la conséquence directe de sa politique de conciliation avec les Wisigoths de 379 à 382. Guerres civiles, pertes en hommes, transferts d'unités et désorganisation de l'armée, recrutement de barbares pour combler les rangs... Le passif de la politique de Théodose est lourd pour l'Occident. L'Orient, par contre, en sort sécurisé après le recrutement de troupes occidentales et les pertes importantes des Wisigoths.

Théodose meurt en 395. Les 11 années qui séparent ces évènements des grandes invasions sont marquées par une évolution importante, en Occident et en Orient, des mentalités à l'égard des barbares. Le malaise est croissant, et le parti anti-barbare (ou nationaliste) se développe aux cours impériales. La politique de Stilicon est à l'origine de cette évolution. De 401 à 406, il sauve l'Italie à de nombreuses reprises des Wisigoths d'Alaric et des Ostrogoths de Radagaise, mais en évitant soigneusement de saigner et de battre définitivement les Wisigoths. Sa politique quelque peu obtue à l'égard de l'Orient – réunifier l'Empire sous sa tutelle conformément aux voeux de Théodose sur son lit de mort – le conduit à considérer Alaric et son armée comme un instrument indispensable pour reprendre l'ascendant à l'est. A ménager un ennemi installé dans les frontières de l'Empire, Stilicon génère une puissante oposition à la cour impériale d'Occident, sans doute inspirée par la révolte anti-germanique de Constantinople de 400, où la population de la ville s'était livrée à un violent pogrom anti-gothique (et anti-arien). La défiance à l'égard de l'élément germanique se développe, renforcée par le malaise général lorsque Stilicon recrute des milliers de Huns pour combler les pertes de la bataille de Fiésole en 406. Finalement, son manque d'énergie à lutter contre Constantin III (ou contre les peuples envahisseurs, à moins qu'il ne s'agisse d'une tentative d'alliance avec les Wisigoths?) suscitera contre lui un vaste mouvement de révolte nationaliste et anti-germanique en 408. Mais ce mouvement nationaliste ne sera qu'un feu de paille, les autorités reprenant une politique de conciliation avec les germains dès 416, avec l'installation légale des Wisigoths en Aquitaine. Est-ce la prise de conscience que l'Empire ne peut se passer d'une alliance avec les germains, ou le signe que la révolte de 408 concernait davantage Stilicon que les fédérés en général?



Sur l'armée des frontière : une armée de seconde catégorie?
Introduction
Traditionnellement considérés comme des soldats de seconde catégorie dans l'armée romaine tardive, les limitanei n'en demeuraient pas moins une part importante de cette dernière. Plusieurs éléments permettent de remettre en cause une vision communément admise octroyant aux seules troupes comitatenses une réelle valeur militaire.
La vision classique des limitanei a longtemps été celle de soldats-paysans, occupés à labourer des champs sur la frontière, guettant l'arrivée de barbares d'au-delà du Rhin ou du Danube, pour s'enfermer dans des fortins ou des tours de gardes en envoyant préalablement l'information aux troupes comitatenses, stationnées en retrait, seules encore capables de combattre et de vaincre en bataille rangée. Le rôle des limitanei aurait ainsi rapidement décliné au IV pour se cantonner à une surveillance passive des frontières dans le cadre de petites garnisons barbarisées. Plus de la moitié de l'armée romaine se retrouvait ainsi sans valeur militaire aucune.


Origine des “gardes-frontières”
Les gardes-frontières sont attestés pour la première fois dans un panégyrique de Dioclétien en 298 et dépendent de l'autorité d'un Duc ou d'un Comte de la frontière (dux ou comes limitis) (Rich P129).
Cette catégorie de soldats se trouve généralisée après les réformes militaires de Dioclétien et de Constantin, et surtout du contexte de leur époque : guerres extérieures multiples pour Dioclétien, guerres civiles pour Constantin.

Les 4 tétrarques de l'époque de Dioclétien (Dioclétien, Maximien, Galère, Constance Chlore) possèdaient chacun un comitatus, en fait une cour, qui regroupait civils et militaires (Bohec P24-25). Ce comitatus comprenait ainsi la garde impériale restreinte accompagnant les souverains dans leurs guerres. On y retrouvait par exemple la fameuse garde prétorienne, les Equites singulares, la II legio parthica, et d'autres détachements d'infanterie et de cavalerie. Cette pratique remontait au moins à l'époque de Marc-Aurèle (161-180). Initialement non-permanents, ces unités finirent par constituer une caste spécifique dans l'armée romaine, sans obtenir cependant de privilèges ou de reconnaissance officielle par un statut spécifique. Ces comitatus restaient restreints, sur le format d'une garde impériale élargie.

Le contexte change avec l'usurpation de Constantin en 306. Prévoyant de combattre ses concurents au titre impérial (Maximien et son fils Maxence, puis Licinius), il regroupa autour de sa personne ce qui était dans un premier temps un simple comitatus, mais, trop restreint dans le cadre de guerres civiles, qu'il amplifia considérablement. Pressé par l'urgence et par des besoins importants en soldats, Constantin recruta largement chez les barbares extérieurs, alors qu'auparavant, les militaires des comitatus l'étaient auprès soit de troupes romaines, soit des barbares limitrophes ou installés dans l'empire, et donc déjà romanisés au moins en partie. Il se forgea alors une armée clientélaire, attachée à sa personne avant toute autre considération. Constantin récompensa ces troupes par des promotions, à la manière de Jules César avec la X légion. En 357, Ammien Marcellin illustre en partie ce phénomène : “confirmé par des titres nouveaux, le dévouement du soldat l'enchaînait en quelque sorte aux pas du chef glorieux” (Ammien, XVII,1).

C'est entre 311 et 325 qu'apparait les soldats dits “comitatenses”, terme qui comme comitatus provient de comes et renvoie à la cour du prince et qui indique une promotion, chose nouvelle que les comitatus précédants n'avaient pas réalisée. L'armée connait alors une tripartition entre les comitatenses, assimilés à une élite qu'ils n'étaient pas encore, les ripenses, soldats qui n'avaient pas bénéficié des largesses du prince et qui ne faisaient pas partis de sa “cour”, enfin les alares et cohortales, catégories regroupant les anciens auxiliaires de l'armée.

Le comitatus de Constantin élargi par les guerres civiles, en particulier par la dernière contre Licinius en 324 gonfla considérablement ses effectifs en soldats comitatenses. Les historiens ont alors vu la nécessité du reclassement des unités de l'armée : suite aux guerres de la tétrarchies de Dioclétien, de nombreux détachements avaient été pris sur des unités de tous les fronts pour se retrouver sur d'autres ; à cette occasion puis avec les guerres de Constantin, ce sont de nouvelles catégories de troupes qui sont créées. Ainsi, Constantin dissout la garde prétorienne et les Equites singulares en 312 et les remplace par les scholes palatines, sa nouvelle garde impériale d'un format plus réduit. Ses prédecesseurs Maximin Hercule et Constance Chlore recrutèrent sur la frontière germanique pour élargir leurs comitatus ; ces comitatus tétrarchiques semblent être à l'origine des troupes palatines de Constantin.

Existaient alors dans l'armée romaine anciennes et nouvelles dénominations, anciennes et nouvelles unités, et une classification hierarchique qui devait être revue. Les soldats reçus dans les comitatenses changèrent de nom pour ne plus être assimilés à leur unité d'origine (ainsi, les Primani et les Undecimani devinrent des légions comitatenses ; les Divitenses et les Tungrecani des légions palatines). Les comitatenses, ceux qui “accompagnaient” le prince, pouvaient alors être subdivisés entre les troupes palatines, ou du palai, telles que les scholes palatines qui devinrent donc la nouvelle garde impériale et par là-même en partie les héritiers des précédants comitatus, et les comitatenses proprement dit, unités qui se distinguent par le privilège d'avoir accompagné le prince à la guerre ou d'être attaché à sa personne. “L'empereur peut appeler comitatensis une unité qui n'est pas nécessairement cantonnée près de lui, mais qui a mérité ce titre comme un honneur. Il aurait remplacé l'épithète honorifique de prétorien, attribué comme marque d'honneur sous le haut-empire.” (Bohec P143-144) “On peut se demander si le terme de comitatenses, attribué à des unités situées à l'intérieur de l'empire aussi bien qu'à des unités de la frontière, n'avait pas une signification surtout honorifique ; quant aux appellations de riparenses et de limitanei, encore forts rares, elles paraissent avoir eu un sens géographique, de localisation.” (Bohec P35-36).

On a voulu voir dans les comitatenses une armée mobile, de réserve, stationnée en retrait des frontières dans les villes de l'intérieur voir auprès du prince dans la capitale impériale, par analogie avec l'empereur Gallien (253-268) qui avait stationné une armée à Milan pour protéger l'Italie alors menacée par les Alamans en 261. Dans cette perspective, les comitatenses laisseraient la défense des frontières dans un premier temps aux autres castes de l'armée : ripenses, alares et cohortales, rapidement perçues comme déclassées et de moindre valeur, toute l'attention étant donnée aux comitatenses au point de faire des troupes des frontières des soldats-paysans inaptes à la guerre. Cependant, le gonflement des effectifs des comitatenses avec la guerre civile entre Constantin et Licinius les rendaient trop nombreuses pour être une armée de réserve qu'il était possible de stationner et de ravitailler en un seul endroit. Contrairement à ce que l'on a longtemps pensé, les comitatenses furent après les guerres civiles renvoyés pour beaucoup aux frontières, où elles étaient plus utiles, la défense de la personne de Constantin contre ses ennemis ne se justifiant plus. Bien que la notitia dignitatum indique une régionalisation de ces troupes, par opposition aux troupes des frontières qui semblent davantage fixées sur leurs lieux de cantonnement, les comitatenses se retrouvèrent en garnison dans des villes sur la frontière (Carrié P622-634). Si Constantin garda l'élite des soldats du Rhin dans l'important “comitatus” qui protégeait Constantinople, les autres unités comitatenses retournèrent à la défense des frontières, aux côtés des ripenses, alares et cohortales (Demougeot P74).

Les comitatenses, autrefois perçus comme un comitatus élargi, comme une armée de réserve tenue loin des frontières, furent donc en réalité une caste spécifique de l'armée romaine, gâtée par Constantin. Comitatenses comme ripenses et autres étaient donc tous des soldats “frontaliers” car devant défendre la frontière. Comitatenses et troupes palatines constituaient néanmoins une élite, l'élite de l'armée, disposaient de titres honorifiques et d'avantages sur les autres troupes (Bohec P143-144).

En 325, Constantin donna les mêmes avantages aux comitatenses et aux ripenses, réunifiant “moralement au moins” (Dem P74) les grandes composantes de l'armée. Les article C TH VII,20-4 pr et VII,20-4.2 mettent ces deux types de soldats au même niveau pour la jouissance d'un capital après 20 années de service dans l'armée et non 24, privilège dont semble-t-il seuls les comitatenses bénéficiaient jusque là. L'article VII,20-4.3 met cependant à part les alares et les cohortales. Alares et cohortales apparaissent déjà à l'époque comme faisant partie d'une catégorie inférieure de soldats et seulement cités après les deux premières. Alares et cohortales seront ultérieurement rattachées aux ripenses comme le montre la notitia dignitatum au début du V siècle.

Les ripenses de 325 semblent être renommés “Limitanei” à partir de 363 dans une loi (C TH XII,1-56). C'est avec ce terme malheureux qu'ils sont longtemps apparus comme les soldats de la “limite”, ou de la frontière, ce qui laissait concevoir les comitatenses comme des troupes de réserve placées en retrait, selon une conception fausse de l'armée du IV siècle ; subdivision opérationnelle dans l'armée doublée d'un décallage qualitatif des troupes, les limitanei étant présentés comme inférieurs. Limitanei, terme bien connu, sera préféré au terme ripenses dans la suite du texte.


Les missions des Limitanei
Le cas Abbinaeus :
Flavius Abbinaeus est un militaire ayant officié en Egypte pendant la première moitié du IV siècle dans deux ailes de cavalerie. Sa carrière, retrouvée sur papyrus, illustre les missions de la première génération des gardes-frontières. Ses missions, selon ses archives, furent celles de police des frontières mais aussi de maintien de l'ordre dans le territoire impérial : escorte de percepteurs, d'artisans, d'une ambassade de Blemmyes (nomades nubiens) jusqu'à Constantinople, recherche de voleurs de moutons et de porcs, de trafiquants de boisson, discipline à l'égard de soldats ivres et voleurs (Rich P130). Pour les uns, cela démontre que les Limitanei sont à l'époque encore des soldats professionnels, pour d'autres, que ces troupes sont déjà dégradées et sans doute incapables de participer à une guerre. On ne peut cependant généraliser le cas Abbinaeus pour l'ensemble des limitanei et réduire dès cette époque leurs missions à des opérations de police ou de lutte contre les voleurs. En effet, ces missions de maintien de l'ordre et non-guerrière relèvent surtout du contexte d'une province calme, protégée par l'Arabie des invasions perses, mais qui connait un brigandage important, et où l'armée développait des relations avec la population locale. En celà, ces missions sont significatives de la situation de l'Egypte dans les années 310-350 et montre l'adaptation de l'armée à son milieu. Si de telles missions sont peut-être possibles dans un autre secteur calme comme l'Afrique, les autres frontières moins calmes du Rhin, du Danube ou de l'Euphrate imposent des missions plus militaires aux limitanei.

Guerres :
Note : Ammien Marcellin est la source principale pour ce point grâce à ses récits précis. Même si ses récits font la part belle aux troupes d'élites de l'armée (principalement quelques unités d'élites des comitatenses et des auxilia palatina), il cite parfois des unités limitanei. Cependant, il utilise le terme de cohorte le plus souvent comme un anachronisme avec les termes manipules et centuries, parfois prétorien ; ou pour désigner une unité militaire sans spécifier s'il s'agit de comitatenses ou de limitanei, de fantassins ou de cavaliers. Seul le contexte permet de définir parfois ces données en corrélation avec la notitia dignitatum.

-v.356 : Cassien, duc de Mésopotamie, est qualifié de “vieux soldat éprouvé par les fatigues et les hasards de plus d'une campagne” (Ammien XVI,16). Deux interprétations sont possibles : Cassien a un passé de vieux soldat qui a bien connu la guerre, ou en tant que Duc, il lui a fallu mener des batailles avec ses troupes des frontières, ce qui est possible, les hostilités reprenant entre Perses et Romains à partir de 336-337.

-363 : lors de l'expédition perse de Julien, Secondin, duc d'Osrhoène ferme la marche de l'armée (Ammien XXIV,1-2) ; le Sarmate Victor participe également à la guerre, et commande l'arrière-garde en tant que Duc ; il s'illustre au cours de la guerre avec une mission de reconnaissance jusqu'à la capitale des Perses, Ctésiphon, et le commandement d'une flotille de solides navires permettant le franchissement du Tigre par l'armée romaine (Ammien, XXIV,4). Des troupes des frontières sont donc utilisées pour cette guerre car “l'autorité des Ducs était strictement limitée aux troupes dites limitaneae. Les troupes comitatenses même quand elles étaient stationnées sur le territoire relevant d'un Duc, prenaient leurs ordres du commandement central” (Carrié P635).

-363 : Julien casse une cohorte de cavalerie qui ne tient pas face aux Perses : “mais les assiégés [...] firent tout à coup une sortie en masse vers la seconde veille, et taillèrent en pièces une de nos cohortes qu'ils surprirent. Le tribun qui la commandait fut tué en combattant. Au même instant la manoeuvre qui avait déjà réussi aux Perses se renouvelle. Un autre parti passe le fleuve, tombe sur nos gens, en tue un certain nombre, et leur fait des prisonniers. [...] L'empereur, indigné, mit à pied les cavaliers de la cohorte qui avait si faiblement soutenu le choc des assiégés; ce qui les faisait descendre d'un degré, en leur imposant un service plus dur” (Ammien XXIV,5-10). Le terme cohorte indique probablement une unité limitanei. A cette occasion, les cohortes montées n'apparaissent pas comme nécessairement fiables.

-v.364 : Le Duc Térence replace Sauromace sur le trône d'Ibérie avec 12 légions (Ammien, XXVII,12) ; cependant, il n'y a pas de Duc en Orient qui possède 12 légions. Au total 11 ou 12 Praefectus legionis (1 unité inconnue), 39 Cohors, 41 Alae, 63 Equites sont disponibles pour les 7 Ducs locaux (Dux Foenicis, Dux Syriae, Dux Palaestinae, Dux Osrhoenae, Dux Mesopotamiae, Dux Arabiae, Dux Armeniae). Ammien a peut-être utilisé un terme générique pour parler de fantasssins. Cependant, on ne peut guère concevoir une armée de seuls fantassins face aux Perses dans la région, où la cavalerie prédomine dans les armées (pour les armées des Ducs : 143 unités sur 155 en comptant les Cohors dans la cavalerie!). Ne pouvait être qu'une armée de fantassins et de cavaliers : Ammien fait de la réthorique, se montre imprécis, ne cite aucune unité, aucun détail. Sa précision sur l'armée de Térence pose plus de questions qu'elle n'apporte de réponse et n'est pas à prendre au pied de la lettre, sauf pour une donnée précise : le Duc Térence est en guerre, avec nécessairement des troupes limitanei.

-v.368 : Valentinien semble envoyer Théodose l'ancien en Bretagne avec des comitatenses et des limitanei : “de plus en plus inquiet sur la possession de cette île, l'empereur choisit en dernier lieu pour y commander Théodose, déjà connu par les plus brillants succès, en lui confiant l'élite des légions et des cohortes. Cette expédition paraissait donc s'ouvrir sous les meilleurs auspices” (Ammien, XXVII,8). Puisque Ammien spécifie l'envoie de légions, le terme cohorte semble renvoyer à la réalité militaire de l'époque et non à un terme littéraire dont il est coutumier.

-373 : Les archers de la IV cohorte en Maurétanie Césarienne sont exécutés par Théodose l'ancien pour avoir rejoint le rebelle Maure Firmus : “Quant aux archers, leurs chefs eurent les mains coupées; le reste fut mis à mort. [...] Curandius, tribun des archers, eut le même sort pour avoir refusé d'aller au combat, et même d'engager sa troupe à combattre” (Ammien XXIX,5-20-22). Les archers de la quatrième cohorte n'apparaissent pas dans la notitia dignitatum, mais existe des Tribunus cohortis I, II et III en Tingitane, province voisine de la Maurétanie Césarienne. Le transfert des unités a pû être opéré ultérieurement. Cette trahison de l'armée peut s'expliquer par le recrutement local dans les troupes des frontières de Maures. Ainsi, Firmus peut même en appeler à la trahison des troupes romaines pendant une bataille : “Pendant toute la durée du combat, qui se prolongea depuis le lever du soleil jusqu'à l'entrée de la nuit, on ne cessa de voir Firmus sur un cheval de haute taille, agitant son ample manteau de pourpre, en même temps qu'il criait à nos soldats de lui livrer sans délai le tyran Théodose, cet inventeur de supplices, et de s'affranchir enfin de tous les maux qu'il les contraignait d'endurer. Ces paroles agirent diversement sur l'esprit des nôtres. Les uns n'en furent que plus animés à combattre, mais il y en eut qui lâchèrent pied; aussi, dès que la nuit eut étendu ses premières ombres sur les deux partis, Théodose en profita pour se retirer au poste fortifié d'Auzia. Là il passa une revue de son monde, et fit périr par divers supplices les soldats qui s'étaient laissé entraîner par les exhortations de Firmus” (Ammien, XXIX,5-48-49).

-374 : Guerre du Duc de Mésie Théodose : “Tandis que la fortune se montrait à nous si contraire sur ce point, Théodose le Jeune, duc de Mésie, et qui s'illustra depuis sur le trône, livrait, d'un autre côté, une suite de combats heureux aux Sarmates libres (qu'on désigne ainsi pour les distinguer de leurs esclaves rebelles), et les repoussait de nos frontières. Il leur donna de si rudes leçons, que le plus grand nombre de ces barbares servit de pâture aux oiseaux de proie et aux bêtes féroces” (Ammien XXIX, 6-15).

-v.530 : Selon l'historien Procope, le général Bélissaire emploie des troupes limitanei de la province de Phénicie libanaise dans sa guerre contre les Perses, bien que cet usage soit selon Procope inhabituel (Rich P131).

Défense de forteresses :
-v.355 : la forteresse de Singare, en Mésopotamie, a comme garnison deux légions, la première Flavienne (3 possibilités : prima flavia du magister militum per orientem ; qui est une légion comitatenses, prima flavia du magister militum per thracias ; également une légion comitatenses, cohors prima Flavia du duc de Palestine, unité limitanei) et la première Parthique (Praefectus legionis primae Parthicae Nisibenae, Constantina, du Duc de Mésopotamie, bien attestée comme une unité limitanei). Cette garnison sera capturée par les Perses. (Ammien, XX,6)

-359 : deux unités de cavalerie arrivent en renfort à Amida : Equites scutarii Illyriciani et Equites ducatores Illyriciani, deux Equites du Duc de Mésopotamie, donc deux unités limitanei. La garnison permanente d'Amida est composée de la cinquième légion Parthique (elle n'apparait pas dans la notitia dignitatum, mais les I, II et IV parthiques y sont présentes comme limitanei des Ducs d'Orshène et de Mésopotamie : Praefectus legionis I, II, III Parthicae), un corps de cavalerie levé dans le pays. Mais l'irruption des Perses y avait fait accourir six légions. Deux de ces légions portaient les noms de Magnence et de Décence (?). Les quatre autres légions étaient la trentième, la dixième, dite Fortensis (?), et deux autres formées des soldats nommés Voltigeurs (Superventores : Milites superventores du Duc de Scythie, unité Limitanei) et Éclaireurs (Praeventores : Milites praeventores du Duc de Mésie seconde, unité Limitanei) (Ammien, XVIII,8-9) (Sur la Date ; Rich P83)

-v.360 : la garnison de Bézabde/Phénice sur le Tigre se compose de : la seconde Flavienne (3 possibilités : la secunda flavia du magister militum per orientem ; qui est une légion comitatenses, la secunda flavia du magister militum per thracias ; qui est une légion comitatenses, la legio secunda Flavia Constantia Thebaeorum, Cusas du Duc de la Thébaïde ; unité limitanei), la seconde Arménienne (la secunda Armeniaca, unité pseudocomitatenses du magister militum per orientem, seule identifiable comme seconde arménienne, donc peut-être à l'époque une unité limitanei promue ultérieurement?), et la seconde Parthique (Praefectus legionis secundae Parthicae, à Cefae du Dux mesopotamiae, unité Limitanei) (Ammien, XX,7)

Evacuation de civils, tactique de la terre brûlée :
En cas d'invasion ennemi, la tactique de la terre brûlée peut être employée, de même que l'évacuation des civils indéfendables. Ces missions d'un grand intérêt tactique peuvent être données à des Ducs des frontières. Ainsi, pour contrer l'avance des Perses : “On envoya aussitôt des cavaliers porter l'ordre à Cassien, duc de Mésopotamie, et à Euphrone, gouverneur de la province, de faire replier les habitants avec le bétail; d'évacuer la ville de Carrhes, dont les murs étaient en mauvais état; et enfin d'incendier les campagnes, afin que nulle part l'ennemi ne trouvât à subsister. L'exécution suivit sans délai. Les moissons qui commençaient à jaunir, et jusqu'aux jeunes herbes, tout fut la proie des flammes; si bien que du Tigre à l'Euphrate on ne voyait plus trace de verdure” (Ammien, XVIII,7).

Logistique militaire :
Les Ducs peuvent également être chargés d'assurer la logistique et le ravitaillement des armées : “Après une marche de six jours, l'herbe même manqua, dernière ressource dans les cas extrêmes. Nous fûmes alors joints près du château d'Ur par Cassien, duc de Mésopotamie, et le tribun Maurice, qui nous amenaient un convoi de vivres prélevé par Procope et Sébastien sur les magasins plus ménagés des corps de réserve qu'ils commandaient” (Ammien, XXV,8).

Occupation du territoire ennemi et construction de fortifications :
La construction de fortifications en territoire ennemi, au-delà des frontières de l'empire semble revenir aux Ducs et à leurs troupes des frontières, indicateur de leurs valeurs de part l'exposition au danger : “il fit donner par le notaire Syagrius, depuis préfet et consul, l'ordre au duc Arator de s'emparer de ce point avant que le projet fût éventé. Le duc se transporte immédiatement sur le terrain, accompagné de Syagrius. Mais au moment où il faisait commencer les terrassements par les soldats qu'il avait amenés, arrive Hermogène qui le remplace” (Ammien, XXVIII,2). “Valentinien, dès qu'il fut sur le trône, épris de l'idée grande, mais qu'il poussa jusqu'à l'excès, de donner à l'empire une frontière fortifiée, étendit la ligne de ces travaux par-delà le Danube, et donna l'ordre d'élever des retranchements jusque sur le territoire quand, comme s'il eût appartenu aux Romains. Mais Maximin, qui ne cherchait qu'à nuire, et dont l'arrogance s'était encore accrue au milieu des honneurs de la préfecture, s'avisa de taxer Équitius, qui commandait alors en Illyrie, de mollesse et de désobéissance, à propos de ce que les ouvrages n'étaient pas encore terminés. Il fallait, disait-il, ne considérer que le bien de l'État, et donner à son jeune Marcellien le titre et le pouvoir de duc de Valérie: on verrait alors le plan de l'empereur s'exécuter sans plus de retard” (Ammien, XXIX,6). Le fort dont il est question dans ce passage a été retrouvé à 60 km au nord du Danube ; il pouvait acceuillir une garnison d'une vingtaine de soldats (Rich P159).

Les fortifications tardives ont un intérêt tactique. En temps de paix, elles servent de casernement quand les troupes ne logent pas à la ville. En temps de guerre, elles constituent un obstacle à la progression de l'ennemi qui doit les assiéger pour avancer ensuite sans ennemis dans le dos : elles fixent et canalisent les mouvements de l'ennemi. Elles permettent l'observation de ses mouvements, accueillent des déserteurs et empêchent les éventuels transfuges romains de passer à l'ennemi. Enfin, elles aident à la préparation de raids de diversion ou de contremesure (Bohec P98-101). On trouve différents type de fortification :

-des castra/camps dont les plus grands exemplaires sont ceux de Louqsor en Egypte (207 mètres sur 109/96), Deutz en face de Cologne sur le Rhin (154 mètres sur 152) Altrip également sur le Rhin (135 mètres sur 75/65) et Alzey au nord-ouest de Worms (105 de côté), conçus pour une légion entière de 1.000 à 1.500 hommes.

-des castella/fortins (50 mètres de côté) occupés par des détachements encore importants de l'ordre de quelques centaines de soldats et qui assurent la fortification avancée des villes fortifiées.

-des clausurae/cluses, plus réduits, et qui, évoqués par Cassiodore au début du VI siècle, auraient eu des garnisons de 60 hommes.

-des burgi/tours d'observation, (7 mètre sur 12, parfois jusqu'à 18 mètres de côté) avec fossé et remparts souvent construits en hauteur. Elles accueillent une vingtaine d'hommes. Elles garnissent certains secteurs, tel la rocade Bavay-Cologne, ligne de défense en profondeur du Nord de la Gaule. (Bohec P103-104, Rich P133-140, 156)

Evolution par rapport à la période précédente, toutes les unités ne sont pas stationnées dans des fortifications militaires ; des unités, principalement comitatenses, n'ont pas de camps exclusifs et stationnent dans les villes et le soldat chez l'habitant. La construction très nombreuses de fortifications au V siècle se fait nécessairement à l'économie, avec une nouvelle architecture : on recherche la plus grande capacité d'accueil possible pour le plus court périmètre à construire et à défendre. Ainsi, le casernement est adossé au rempart parfois sur deux étages alors qu'il était précédement placé au centre du camp (Carrié & Rousselle P644-645).

Patrouilles fluviales et défense maritime :
La surveillance des fleuves-frontières semble être revenue aux Ducs des frontières, ce qui n'était pas une faible responsabilité. En 376, ces flottilles assurent le transport d'un peuple entier, les Wisigoths, sur la rive romaine du Danube. En 386, le général Promotus se sert de la flotte du Danube pour rabattre des Goths qui tentaient de débarquer sur la rive romaine où ils sont massacrés. Si une loi de 412 (C TH VIII,17,1-2) ordonne au magister militum de Thrace de construire de nouveaux vaisseaux pour surveiller le Danube, il appartient aux Ducs frontaliers de s'assurer de la logistique de ces flottes (Rich P165-168). Sur mer, pour combattre la piraterie saxonne, un système de défense maritime est mit en place, impliquant le Duc du rivage d'Armorique, le Duc de la Belgique seconde et le Comte du rivage Saxon en Bretagne. Ce dispositif de défense permet de couvrir le sud-ouest de la Bretagne et le littoral gaulois, de l'embouchure du Rhin à l'Armorique (Rich P171-175).


Permanence des Limitanei sur les frontières
En occident, on a la trace de limitanei jusque dans les années 450 avec Mamertinus, un tribun qui commande une petite garnison en Illyrie. (Eug, vie s.severin), une date proche de la fin de l'autorité romaine en Occident.

En orient, on retrouve aussi une trace tardive des limitanei. En 534, l'empereur Justinien ordonne à son général Bélissaire de restaurer des soldats aux frontières de l'Afrique après la reprise d'une partie de cette province sur les Vandales :
-Dans le but que ces provinces puissent être preservées en sécurité et en paix dans leurs anciennes limites [...] il est bon que des gardes soient toujours stationnés aux frontières de chaque province (Codex Justinianus I,27-2 ; 4).
-Votre excellence doit déterminer, organiser et nous rapporter le nombre de soldats, d'infanterie ou de cavalerie, qu'il est nécessaire de placer à la frontière dans le but de garder les provinces et les cités (Codex Justinianus I,27-2 ; 5).
-Dans le but de maintenir les frontières, il nous semble nécessaire que d'autres soldats, en plus de ceux dans les camps, soient placés le long de ces camps, autant pour pouvoir défendre les camps et les cités placés là que pour cultiver le sol; de sorte que les autres habitants des provinces, voyant cela, retournent d'eux-mêmes dans ces endroits. [...] vous pouvez fixer le nombre de gardes-frontière pour chaque province ; et si des troubles doivent apparaître, ces soldats peuvent, avec leurs officiers, et sans l'aide de ceux des camps, défendre les axes où ils ont été déployés (Codex Justinianus I,27-2 ; 8).
-Nous désirons que ces règles soient observées non seulement par les soldats placés à la défense des frontières mais aussi par ceux stationnant dans les camps; et nous ordonnons que chaque officier et les tribuns de ces soldats se consacrent constamment aux exercices militaires, et ne leurs permettent pas de errer, ils pourront ainsi offrir une résistance à l'ennemi si besoin est (Codex Justinianus I,27-2 ; 9).
Cependant, ces nouvelles troupes des frontières se font déborder par les Maures : “Lorsqu'ils (les Maures) apprirent que Bélisaire partait avec ses gardes et l'élite de ses troupes, et qu'il avait déjà embarqué les Vandales, ils reprirent tout à coup les armes, et exercèrent contre les indigènes toutes sortes de ravages. Les soldats romains postés sur les frontières n'étaient ni assez nombreux, ni assez bien équipés, pour réprimer les pillages incessants et les incursions furtives par lesquelles ces barbares désolaient tout le pays”. (Procope, bellum vandalicum, II,8.
Le même Procope énonce : “Les empereurs précédents avaient eu soin, depuis un temps immémorial, de placer sur toutes les frontières de l'empire une grande force militaire pour la garde de ses limites, et c'est surtout sur la frontière orientale qu'en vue d'empêcher les incursions des Perses et des Saracènes (Sarrasins), ils avaient établi des garnisons appelées Limitanées.” (Procope, Histoire secrète/anectodes, XXIV,5).

L'existence des Limitanei sur la frontière orientale est donc avérée au VI siècle, 200 ans après que Constantin ait procédé à la division de l'armée, signe manifeste de l'utilité de leur rôle dans la défense des frontières. Cela est d'autant plus vrai qu'en Orient, les unités de limitanei sont plus nombreuses que partout ailleurs dans l'empire (158 en Orient, 134 sur le Danube occidental, 104 sur le Danube oriental, 74 en Egypte, 56 pour la Bretagne, 46 en Afrique, 25 sur le rhin et le rivage continental, 2 en Isaurie). Les limitanei se maintiennent encore jusque dans les années 630, jusqu'à l'invasions arabe. (Rich P143)

Ainsi, en Occident comme en Orient, l'armée maintient sur ses frontières ces limitanei, jusqu'à la fin du monde antique : milieu du V siècle en Occident, à quelques années de la déposition du dernier empereur, alors que l'empire se réduit comme une peau de chagrin ; début du VII siècle en Orient où les soldes ne sont plus versées aux Limitanei qu'un an avant l'invasion arabe qui mettra un terme à l'universalité de l'empire romain. Si ces soldats furent maintenus aux frontières dans des circonstances où l'argent se faisait rare et les menaces multiples, c'est donc que ces derniers offraient un intérêt militaire, quel qu'il soit.


Indications de la valeur des Limitanei
-Pluralités des missions :
Guerres, défense de forteresses, évacuation de civils, tactique de la terre brûlée, logistique militaire, occupation du territoire ennemi et construction de fortifications, patrouilles fluviales et défense maritime sont les missions des limitanei.

-Suppléer les magister militum :
Les armées régionales des grands officiers, les magistrii, ne semblent pas assez nombreuses pour protéger seules les frontières. Ainsi, sur le papier, le magister militum per orientem dispose à la fin du IV siècle de 2 auxiliats (1.000), 9 légions (9.000), 10 vexillationes comitatenses (5.000), 11 légions pseudocomitatenses (5.500) soit environ 20.000 hommes, dont 5.000 cavaliers. Les 7 Ducs locaux doivent donc suppléer cette petite armée régionale contre les Perses Sassanides que ne suffirait à repousser l'armée d'Orient. Ces derniers disposent de : 13 Praefectus Legionis (13.000), 35 Alae du lm (1.200), 39 Cohors (3.900), 64 Equites (22.400), 1 inconnue probablement Praefectus Legionis (1.000) et 6 Alae (?) soit environ 40.000 hommes ; 5.000 à 6.000 en moyenne par Duc. Ces armées des frontières peuvent ainsi soutenir l'armée comitatenses du magister militum per orientem, surtout en cavalerie contre les Perses. Cependant ils doivent couvrir un secteur allant de la Palestine à l'Arménie, couvrant 1.400 km. La souplesse tactique est privilégiée face à des ennemis pouvant lancer des raids sur une frontière très étirée et sans grande profondeur stratégique.

-Des officiers de valeurs, des hommes de confiance :
Des missions diplomatiques peuvent être données à de hauts fonctionnaires, dont les Ducs : “la négociation se compliquait. L'empereur, dont l'esprit n'était pas fécond en expédients, mais qui savait choisir parmi ceux qu'on lui suggérait, crut bien faire d'envoyer en Perse Victor, maître de la cavalerie, et Urbicius, duc de Mésopotamie, avec un ultimatum” (Ammien, XXX,2).

Les Ducs peuvent exécuter ceux que l'empereur suspecte de trahison, et peuvent également assurer des missions d'espionnage et de police politique et de surveillance de correspondance : “Mais, au moment où la conspiration allait éclater, l'actif Théodose, secrètement instruit par ses intelligences de ces menées, résolut de les briser d'un seul coup. Il donna l'ordre au duc Dulcitius de mettre à mort Valentin et quelques-uns de ses plus intimes complices” (Ammien, XXVIII,3). “Il donna aussi des commandements à deux autres chefs de cette nation, Bithéride et Hortaire, mais, dans la suite, une correspondance de ce dernier avec Macrien et autres chefs Alamans fut surprise par Florence, duc de Germanie, et la torture arracha l'aveu de cette trahison au coupable, qui périt du supplice du feu” (Ammien, XXIX,4).

Cassien, duc de Mésopotamie, est qualifié de "vieux soldat éprouvé par les fatigues et les hasards de plus d'une campagne" (Ammien, XVI,9)

Sébastien a une belle carrière. Duc d'Égypte (Ammien, XXIII,3), il est promu Comte et participe au plan de Julien d'invasion de la Perse en 363. Il participe ensuite aux guerres de Valentinien I contre les barbares danubiens (Ammien, XXVII,10 et XXX,5). Promu magister militum, il intervient dans la guerre gothique de 376 et meurt à Andrinople en 378 (Ammien, XXXI,11-13).

Sécondin, duc d'Osrhoène, participe à la guerre de Julien contre les Perses en 363 (Ammien, XXIV,1).

Victor a comme Sébastien une belle carrière : en tant que Duc, il a des missions d'importances lors de la guerre de Julien en Perse en 363 (Ammien, XXIV,4-6). Il est promu directement magister equitum dès 366 (Ammien, XXVII,5). Il est envoyé en ambassade à Sapor en 376 (Ammien, XXX,2) et participe à la bataille d'Andrinople où il n'est pas cité dans les pertes (Ammien, XXXI,13).

Térence a deux missions d'importance en tant que Duc vers 364 : reconduire Pap, fils du roi Arsace en Arménie et replacer Sauromace sur le trône d'Ibérie, avec à chaque fois un risque de reprise de la guerre avec les Perses, missions donc à la fois militaires et diplomatiques (Ammien, XXVII,12).

Dulcitius, confirmé comme Duc, est perçu vers 366 comme un officier faisant preuve de “talents militaires” (Ammien, XXVII,8 et XXVII,8).

Théodose, bien qu'empereur très contestable, s'illustra en 374 dans des combats contre des Sarmates en tant que Duc de Mésie (Ammien XXIX, 6-15).

-Exposition aux dangers :
Les Ducs et leurs troupes apparaissent comme étant en première ligne fâce aux menaces des barbares. Vers 366, le Duc Fullofaud est tué dans une embuscade contre les Pictes en Bretagne (Ammien, XXVII,8), et le Duc Arator est tué avec ses soldats en territoire Alaman alors qu'ils y construisaient une forteresse (Ammien, XXVIII,2).

-Formation des unités pseudocomitatenses :
Entre les unités comitatenses et les limitanei se trouve une autre classe de soldats, qui apparaissent en 365. Ces pseudocomitatenses sont des limitanei sortis du rang et promus, comme le sont les comitatenses, ayant les mêmes devoirs que ces derniers mais bénéficiant de moins d'avantages (un tiers d'approvisionnement et de fourrage de réserve des greniers en moins que pour les unités comitatenses selon le C TH VIII,1-10). Néanmoins, les pseudocomitatenses apparaissent comme hiérarchiquement supérieurs aux limitanei dans la notita dignitatum et rattachés aux ordres des magister dans l'armée. Ainsi, on retrouve dans l'armée du magister equitum per gallias après l'année 406 des unités pseudocomitatenses qui étaient classées limitanei chez les Ducs frontaliers de Bretagne, d'Armorique et de Mayence. Ces unités sont un indicateur que la valeur militaire reste au moins à une partie des unités limitanei jusqu'au début du V siècle en Occident, et que ces unités restent composées de soldats professionnels.
Les usurpateurs du début du V siècle, Constantin III (407-411) en Bretagne, Jovin et Sébastien (411-413) en Gaule puisent certainement dans les unités limitanei de leurs régions pour se constituer une armée, et promeuvent alors peut-être ces unités comme pseudocomitatenses.


Des limitanei indigènes
C'est peut-être la caractéristique principale des limitanei : assez rapidement semble-t-il, les soldats limitanei sont recrutés auprès des barbares limitrophes, ce qui permet de résoudre le double problème de la pression aux frontières et de la crise du recrutement chez les impériaux, mais qui constitue également un paradoxe : intégrer les ennemis directs, comme en Bretagne avec des Saxons.

En Orient, la notitia dignitatum montre bien ce phénomène. On retrouve dans les limitanei 6 unités indigenae pour le Duc de la Thébaïde ; 8 pour le Duc de phénicie ; 4 pour le Duc de Syrie ; 6 pour le Duc de Palestine ; 5 pour le Duc d'Orshène ; 6 pour le Duc de Mésopotamie ; 4 pour le Duc d'Arabie, soit 39 unités equites sur les 64 dont disposent ces Ducs. Avec des effectif semblant être de 350 cavaliers vers le milieu du IV siècle, on aurait environ 13.000 cavaliers “étrangers” intégrés à la défense des frontières de l'Orient. Plus tardivement, les limitanei semblent être remplacés par des fédérés arabes Ghassanide dès le règne de Justinien (527-565), politique qui permet le maintient de la frontière jusqu'aux années 630 (Rich P143)

En Afrique, l'entretien des fossatum, longs fossés de démarcation bordés d'un remblai ou d'un mur et qui courrent de la Maurétanie Sitifienne à la Byzacène détourne Numides, Maures et bédouins du brigandage, en échange de terres cultivables : “Des étendues de terre avaient été concédées aux gentilices pour leur approvisionnement, en raison du soin et de la fortification de la frontière et du fossé que leurs ancêtres avaien assurés. S'ils sont retenus par la curiosité et le désir, nous apprenons à en retenir quelques uns par le zèle ou le travail autour du soin du fossé et de la protection de la frontière. Ainsi, ceux que l'antiquité avait désignés pour cette tâche, qu'ils sachent que ces espaces seront transférés soit aux gentiles si on peut les trouver, soit à des vétérans qui n'ont pas démérité. De sorte qu'il n'y ait nulle part aucune suspiçion de crainte quant au soin apporté au fossé et à la frontière” (C TH VII,15-1 du 29 avril 409) (Rich P130-133, 150-151).

En Maurétanie Césarienne, les Maures surveillent les frontières, allant jusqu'à obtenir de grands honneurs pour leurs princes, tel les frères Firmus et Gildon qui se rebellent tous deux contre l'empire en 372-373 et en 398 (Rich P149-150).

En Bretagne, ce sont des fédérés Saxons, dont la piraterie constitue la première menace pour l'île, qui s'implantent dans les années 380 dans la défense des frontières (Rich P172).

Sur le Rhin, ce sont des Goths, des Alains et des Huns qui auraient remplacés progressivement les troupes frontalières (Rich P133).


Le mythe des soldats-paysans
Les limitanei ont été associés à un statut de soldats-paysans, labourant des champs proches de leur lieux de garnison, se coupant alors de la réalité de la vie militaire et devenant inaptes à la guerre. Ce statut de soldats-paysans se retrouve relativement bien chez les Lètes, barbares installés dans l'empire et devant occuper un terrain désigné par l'Etat, le mettre en valeur par l'agriculture et fournir des soldats sur commande des autorités. Le soldat des thèmes en Orient à partir du milieu du VII siècle sera relativement similaire : soldat non-permanent, il s'occupe de sa terre mais doit faire la guerre en cas de besoin. Le soldat-paysan ne peut être un soldat à temps plein, car ce sont deux métiers saisonniers, les soldats partant en guerre à l'époque des moissons pour avoir quelque chose à piller ou pour se nourrir à la pointe de l'épée, ce que rapporte Ammien Marcellin (Bohec P117). Le traité anonyme du De Rebus Bellicis, écrit vers 368-369, propose que la construction et la surveillance de fortifications et de postes situés dans des champs sur la frontière reviennent aux propriétaires terriens, ou d'installer des vétérans comme agriculteurs sur la frontière, signe que le soldat-paysan n'est pas une institution qui existe alors (Rich P130-133). Les garnisons de limitanei restent elles des unités strictement militaires. Lètes mis à part, il faut attendre le système des Thèmes dans l'Orient “byzantin” dans la seconde moitié du VII siècle pour voir l'émergeance d'un véritable statut de soldat-paysan.


Une dégradation progressive?
Les soldats limitanei sont présentés comme se dégradant progressivement au cours du IV siècle, quelques décennies seulement après leur formation. Les termes utilisés par la législation témoignerait de la dégradation de leur rôle aux frontières : ripenses en 325, puis limitanei en 362 ou 363, burgarii (occupant d'un bourg, ou châtelains) en 398 ; ces appellations indiqueraient que ces troupes soient passées du statut d'unités constituées à celui de garnisons réduites de fortins, inaptes à la guerre (Rich P130-133). Cependant, le terme burgarii n'est employé qu'à une reprise dans les textes du codex theodosianus ; en 400, on trouve le terme de “ripariensibus castricianis”, relatif à des forts et non à de petites garnisons (C TH VII,1-18) et en 409 de “limitanei militis” (C TH VII,4-30), termes indiquant donc que cette partie de l'armée demeure composée d'unités militaires constituées, ce que démontre également la constitution de pseudocomitatenses avec des limitanei des Ducs frontaliers en Occident au début du V siècle.

Une législation de 363 ferait des limitanei des recrues de seconde catégorie, assimilant ces dernières aux esclaves des manufactures impériales (B. Isaac, The meaning of the Terms Limes and Limitanei, Journal of Roman Studies, 78, 1988, cité par Rich P131). On ne trouve cependant pas de trace d'une telle législation pourtant importante dans le codex theodosianus, qui qualifie toujours de soldats, milites, ces recrues après cette date (en 365 : “riparienses milites” - C TH VII,4-14 et en 409 : “limitanei militis” - C TH VII,4-30).

Le ravitaillement pour ces unités couvrirait l'année entière jusqu'en 364, puis n'aurait plus couvert que 9 mois par an après cette date, ce qui correspondrait à ce changement de statut (Jones, The later roman empire, tome 1, 1964, cité aussi par Rich P132). Là aussi, la législation du codex ne semble pas s'en faire l'écho. Mais en 365 (C TH VIII,1-10), la création d'unités pseudocomitatenses se fait également à l'économie : ces unités bénéficient de 4 “approvisionnements” et de 4 “fourrages des réserves des greniers”, là où les unités comitatenses en ont 6, soit un tiers de moins pour ces unités nouvellement créées et faisant pourtant partie de l'armée “centrale”. Cet exemple illustre à la fois les économies tentées sur les soldes des troupes ainsi que les difficultés budgétaires de l'Etat. A solde égale, ces fournitures inférieures d'un tiers à celles des comitatenses n'auraient octroyé donc de ressources à ces troupes que pour 8 mois sur une année, soit moins encore que les 9 mois des troupes limitanei, ce qui remet en cause l'argumentation de la pénalisation du statut inférieur de ces dernières, voir même du statut inférieur au vu de la structure très hiérarchisée de l'armée à l'époque.

En 372, les critères physiques du recrutement des limitanei sont inférieurs à ceux des troupes comitatenses : une résistance physique ou une taille déficientes orientent des fils de vétérans et recrues potentielles des comitatenses vers les unités ripenses (C TH VII,22-8), ce qui confirme simplement le statut supérieur des comitatenses sur les autres branches de l'armée, fortement hiérarchisée. De plus, on note que les critères physiques sont pour tous les soldats revus à la baisse, dans le contexte de crise du recrutement qui caractérise le IV siècle : l'âge de 16 ans est requis pour les fils de vétérans, 18 ans pour les autres (C TH VII,13-1 et VII,22-4). La taille réglementaire passe à 1 mètre 57 en 367 (C TH VII,13-3) contre 1 mètre 74 autrefois selon Végèce (Rich P69). L'Etat ne peut se passer de tout soldat potentiel et oriente ses recrues en fonction de leurs aptitudes, privilégiant naturellement son élite. Il est donc abusif de parler là aussi de dégradation.

L'infériorité des limitanei se traduirait pas une impossibilité de changer de branches d'armée pour ces soldats. Deux lois en 400 (C TH VII,1-18) et 438 (C TH N.4) interdisent ainsi le transfert de personnels d'une branche à l'autre de l'armée, entre troupes riveraines des forts (riparienses castricani), troupes d'accompagnement et troupes palatines : “Par égard à l'utilité publique, nous sommes oppoés au transfert de soldats, de leurs affectations vers d'autres affectations. Que les Comtes et les Ducs, auxquels est confié le soins de régir le service militaire, le sachent donc : non seulement il n'est pas permis de transférer un soldat des troupes comitatenses ou des troupes palatines vers d'autres branches, mais aussi en ce qui concerne les légions pseudocomitatenses ou les ripenses en camp et les autres, de devoir transférer une troupe de soldats attribuée à l'un d'eux, car il convient que l'accroissement d'honneur pour chacun provienne non pas de l'ambition, mais de son mérite. Si quelqu'un agissait contre cette décision, qu'il sache que pour chacun de ces soldats, une livre d'or sera exigée” (C TH VII,1-18 du 19 mars 400). Ces lois illustrent en fait le caractère toujours très hiérarchisé de l'armée ; de plus l'interdiction vaut pour les soldats de chaque branche de l'armée qui ne peuvent passer dans la classe supérieure, ce qui n'indique pas une pénalisation des limitanei. Ces lois n'empêchent pas par ailleurs au début du V siècle la formation de pseudocomitatenses avec des limitanei, ce qui est pourtant juridiquement défendu, nécessité faisant loi.

Les troupes frontalières seraient devenues inaptes à la guerre en s'adaptant à la guérilla contre les barbares : “Superventores, Praeventores, Insidiatores semblent moins faits pour les batailles rangées que pour la surveillance, la découverte et l'escarmouche. Avec la spécialisation opérationnelle, ces troupes deviennent de l'infanterie légère. Un armement sommaire suffit désormais à leur mission défensive, d'autant que la majorité des gardes-frontières occupe passivement des postes fortifiés” (Rich P266). Si certaines unités limitanei deviennent en effet des unités destinées à la guérilla ou à la surveillance passive dans de petites fortifications (burgarii en 398), les missions de guerre citées auparavant, la création des pseudocomitatenses en 365 et au début du V siècle, les termes employés de “ripariensibus castricianis” en 400 et de “limitanei militis” en 409 indiquent que l'on ne peut généraliser le statut de ces unités-garnisons.

Autre indicateur qui montrerait la faiblesse des limitanei, une loi de 443 rappelle aux gardes-frontière l'obligation de séjourner dans les forteresses qui leur ont été confiées (C TH N XXIV,4). Cette loi est principalement révélatrice de la discipline relachée dans des fortins isolés. Les récits d'Ammien Marcellin n'hésitent pas à mettre de même en avant l'indiscipline des comitatenses lors d'une opération contre les Alamans en 372 : “Les contre-temps vinrent des soldats, que l'empereur, malgré ses défenses réitérées, ne put empêcher de piller et de brûler. Les gardes de Macrien, réveillés par les clameurs et le bruit des flammes, se doutèrent du coup de main projeté, placèrent leur roi sur un char rapide, et disparurent avec lui dans les anfractuosités des montagnes. Valentinien se vit ainsi frustré de l'honneur qu'il comptait tirer de cette entreprise; et cela, non par sa faute ou celle de ses généraux, mais par l'effet de cette indiscipline qui compromit si souvent le succès des armes romaines” (Ammien, XXIX,4). De plus, qu'en conclure à une époque où la désertion sévit massivement depuis plus d'un siècle dans l'armée romaine? La situation, probablement dégradée des petites garnisons isolées ne peut être généralisée à l'ensemble des limitanei.

Enfin, les auteurs ignoreraient dans leurs récits les troupes limitanei, ce qui serait un autre indicateur de leurs faiblesses : “livrer bataille revient aux forces palatines ou d'accompagnement. En conséquence, les auteurs contemporains ignorent systématiquement les gardes-frontières lorsqu'ils évoquent les forces vives de l'armée romaine” (Rich P81). Or, non seulement Ammien cite à plusieurs reprises des unités limitanei, mais il apparait clairement que cet auteur fait la part belle aux unités d'élite de l'armée dite palatine : scholes palatines, légions palatines et auxilia palatines sont les unités les plus citées et les plus mises en valeur, incontestables fer de lance de l'armée au IV siècle. Il est par contre difficile d'identifier des légions comitatenses, alors que l'on identifie sans difficulté 8 à 9 unités limitanei. En raisonnant de la sorte, on pourrait conclure que les limitanei sont davantage sur la brèche.

S'il y a dégradation, elle concerne surtout les garnisons des burgi, trop restreintes pour faire face à un ennemi, isolées, trop exposées pour ne pas s'exposer aux désertions et aux pertes, à la longue composées de plus en plus par des barbares.


Causes de l'échec de la défense des frontières
Effectifs, une triple contrainte :
-Le problème du recrutement perdure dans l'armée depuis le début du IV siècle. Non résolu en dépit des réformes successives, il ne peut que tirer vers le bas les effectifs de ces unités, d'autant que le service est plus dur, moins valorisé et moins payé.
-Les garnisons isolées et placées en territoire ennemi, moins surveillées, connaissent certainement plus que les autres unités le problème de la désertion, par ailleurs chronique dans l'armée romaine depuis le début du IV siècle.
-L'exposition en première ligne de ces unités les soumettent aux raids incessants des barbares.
Ces pertes conjuguées au problème du recrutement et à celui de la désertion font que les effectifs devaient être progressivement amoindris. Pour y pallier, on recrute des barbares limitrophes, politique qui permet de réduire la pression aux frontières et de pallier au manque de soldats, mais qui a comme effet pervers de voir ces soldats rejoindrent parfois les envahisseurs de même origine ethnique.

Tactique : l'inadaptation au nouveau contexte
La mission des limitanei est bien la surveillance et le filtrage des frontières, et l'arrêt d'un ennemi en marche. Cependant, les migrations germaniques des Goths en Orient en 376 (migration acceptée par l'empereur Valens) et en Occident en 406-407 (rendue possible par le rappel en Italie de l'essentiel des troupes gardant la frontière) prend à revers cette défense, et qui semble incapable de mettre en place une "défense de l'intérieur" ou contre un ennemi de l'intérieur. Ainsi, en Afrique, la défense de la frontière s'articule sur la surveillance des fossatum ; le recrutement chez les Maures se calibre sur une menace de brigandage venant de l'Aurès ou du désert. Ces garnisons sont prises à revers par l'arrivée des Vandales passant par le détroit de Gibraltar en 429.

Enfin, le caractère trop restreint de certaines garnisons, celles des burgi principalement, mais sans doute aussi celles d'Afrique, incapables de faire face vers 370 au brigandage de la tibu nomade des Austoriani (Ammien, XXVIII-6), témoigne que la défense des frontière s'est affaiblie là où elle se cantonne à un rôle de surveillance et de lutte contre le brigandage, évolution que laissait déjà entrevoir les missions de Flavius Abbinaeus dans la première moitié du IV siècle.

Le contexte de la période stiliconnienne en Occident est pour beaucoup dans la faillite de la défense des frontières au début du V siècle : Stilicon doit faire face avant 407 à la situation orientale (conflit larvé contre l'Orient et les ministres antigermaniques d'Arcadius), et de ce fait tente d'utiliser Alaric et les Wisigoths pour reprendre l'ascendant en Orient, chose qu'il ne peut faire au regard de ses effectifs militaires. La nécessité de défendre l'Italie contre les Wisigoths (401-402) et contre les Ostrogoths de Radagaise (406) lui font retirer beaucoup des troupes des frontières gauloises, bretonnes et danubienne, laissant la voie ouverte aux invasions. Le contexte intérieure explique donc aussi la faillite de la défense des frontières qui n'est pas que militaire.


La notitia dignitatum et les effectifs théoriques des limitanei
Les unités de limitanei se caractérise par une grande diversité d'appellation (environ 20 types d'unités). Certains auteurs ont tenté d'évaluer numériquement ces unités. Th. Mommsen donne 360.000 limitanei, F. Lot 222.000 à 238.000 limitanei, A.H.M Jones 383.000 limitanei (répertoriés par Rich P76), estimations certainement très au-dessus de la réalité et qui relèvent d'une interprétation littérale de la Notitia dignitatum.


Conclusion
“La création de l'armée “d'intervention” n'a en rien diminué l'importance du dispositif de défense aux frontières. De Dioclétien à Valentinien I, il a conservé ses fonctions et maintenu sa capacité aussi bien à contrôler les territoires extérieurs et à préparer des interventions de représailles ou d'intimidation au-delà des frontières qu'à défendre les premières lignes. Le transfert à l'armée comitatensis de soldats limitanei a été contenu dans des limites permettant de ne pas affaiblir les frontières, d'autant que de nombreuses unités comitatenses y étaient elles-mêmes établies en permanence. C'est en gros cette armée à deux vitesses, issue des réformes constantiniennes, qui s'est perpétuée jusqu'à Andrinople, un accident de l'histoire qu'aucune faiblesse structurelle de l'instrument militaire ne laissait prévoir” (Carrié P633-634).

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