La liste d'armée du magister equitum per gallias ; fiction ou réalité?

La notitia dignitatum, texte administratif ambigü, donne la liste des unités de l'armée romaine pour une période allant de la fin du IV siècle au début du V siècle. Cependant, la réalité de ces listes a été remise en cause, et l'on ne peut savoir avec certitude ce qu'il en est pour la période concernée.
La notitia donne entre autre la liste des unités d'un grand officier, le Magister equitum per gallias, ou maître de la cavalerie des Gaules. Certains éléments permettent de déterminer de la réalité de cette liste.

La notitia dignitatum donne la liste suivante :

Auxilia palatina : 16
Mattiaci iuniores (Auxilia palatina)
Leones seniores (Auxilia palatina)
Brachiati iuniores (Auxilia palatina)
Salii seniores (Salii) (Auxilia palatina)
Gratianenses (Gratianenses seniores)
Brocteri (Bructeri) (Auxilia palatina)
Ampsiuarii (Auxilia palatina)
Valentinianenses (Valentinianenses iuniores)
Batavi iuniores (Auxilia palatina)
Britones
Atecotti Honoriani seniores (Honoriani Atecotti seniores) (Auxilia palatinae)
Sagittarii Nervii Gallicani (Auxilia palatina)
Iovii iuniores Gallicani (Auxilia palatina)
Mattiaci iuniores Gallicani (Auxilia palatina)
Atecotti iuniores Gallicani (Auxilia palatina)
Ascarii Honoriani seniores (Honoriani ascarii seniores) (Auxilia palatinae)

Légion palatine : 1
Lanciarii Sabarienses (Legio palatinae)

Légions comitatenses : 10
Armigeri defensores seniores (Legio comitatenses)
Lanciarii Honoriani Gallicani (Lanciarii Gallicani Honoriani) (Legio Comitatenses)
Menapii seniores (Legio comitatenses)
Secundani Britones (Secunda Britannica) (Legio Comitatenses)
Ursarienses (Legio Comitatenses)
Praesidienses (Praesichantes) (Legio Comitatenses)
Geminiacenses (Legio Comitatenses)
Cortoriacenses (Legio Comitatenses)
Honoriani felices Gallicani (Legio Comitatenses)
Septimani iuniores (Septimani / Septimani iuniores) (Legio Comitatenses)

Légions pseudocomitatenses : 20
Prima Flavia Gallicana (Prima Flavia Gallicana Constantia) (Legio pseudocomitatenses)
Martenses (Legio pseudocomitatenses)
Abrincateni (Legio pseudocomitatenses)
Defensores seniores (Legio pseudocomitatenses)
Mauri Osismiaci (Legio pseudocomitatenses)
Prima Flavia (Prima Flavia Metis) (Legio pseudocomitatenses)
Superventores iuniores (Legio pseudocomitatenses)
Cornacenses (Corniacenses) (Legio pseudocomitatenses)
Romanenses (Legio pseudocomitatenses)
Balistarii
Defensores iuniores
Anderetiani
Acincenses
Insidatores
Abulci
Exploratores

+4 unités inconnues, probablement pseudocomitatenses
Garronenses
Cursarienses iuniores
Musmagenses
Truncensimani

Vexillationes palatinae : 4
Equites Batavi seniores (Vexillationes palatinae)
Equites cornuti seniores (Vexillationes palatinae)
Equites Batavi iuniores (Vexillationes palatinae)
Equites brachiati iuniores (Vexillationes palatinae)

Vexillationes comitatenses : 8
Equites Honoriani seniores (Vexillationes comitatenses)
Equites armigeri seniores (Equites armigeri) (Vexillationes comitatenses)
Equites octavo Dalmatae (Vexillationes comitatenses)
Equites Dalmatae Passerentiaci (Vexillationes comitatenses)
Equites primi Gallicani (Vexillationes comitatenses)
Equites Mauri alites (Vexillationes comitatenses)
Equites Constantiani feroces (Equites Constantiani felices) (Vexillationes Comitatenses)
Equites Honoriani iuniores (Equites Honoriani Taifali iuniores)


ANALYSE

En Gaule, on retrouve les hauts-commandements suivants : le magister equitum per gallias, le Comte de Strasbourg (Argentoratensis). Suivent ensuite 5 Ducs : Ducs de Mayence (Mogontiacensis), de Germanie I (Germaniae primae), de Belgique II (Belgicae secundae), du littoral armoricain (tractus Armoricani) et de Séquanie (provinciae Sequanici), inférieurs hiérarchiquement aux deux premiers grands officiers.

La notita donne les troupes suivantes :
-Magister equitum per gallias : 59 unités dont 20 pseudocomitatenses
-Comte de Strasbourg : nombre d'unités inconnues
-Duc de Mayence : 11 unités
-Duc de Germanie I : nombre d'unités inconnues
-Duc de Belgique II : 3 unités
-Duc du littoral armoricain : 10 unités
-Duc de Séquanie : 1 unité

L'historienne Emilienne Demougeot estime, sans doute avec raison, que seul un des deux grands officiers gaulois dont témoigne la notita dignitatum pouvait être présent en permanence, au regard du contexte de pénurie de soldats (crise du recrutement, désertions, guerres à répétition). La notitia témoigne ainsi d'une importante faiblesse des effectifs conjointement à une politique de concentration de troupes en Italie du Nord au début du V menée par Stilicon pour défendre cette dernière des invasions d'Alaric et de Radagaise (Dem P192). Estimant le grade de magister equitum per gallias vacant, car aucune source ne le cite plus, de la mort de Théodose l'ancien (376) à la grande invasion des peuples germaniques (408, date à laquelle Zosime cite le nom d'un grand officier pour la Gaule, Chariobaude), elle avance que l'officier présent est le Comte de Strasbourg, doté d'unités des frontières, ainsi que d'une petite armée comitantenses retirée progressivement entre 402 et 406 par Stilicon pour défendre l'Italie.

Zosime donne une information précieuse, dans le contexte de la sédition militaire de Pavie, le 13 août 408 : "Ceux-ci [...] égorgent Liménius, le préfet du prétoire dans les provinces transalpines, et en même temps que lui Chariobaude, le général des corps de troupes stationnés là-bas ; il se trouvait en effet qu'ils avaient échappé à l'usurpateur et étaient venus à la rencontre de l'empereur à Ticinum." (Zosime, livre 5, XXXII,4). L'usurpateur renvoie ici à Constantin III qui passe de la Bretagne en Gaule en 407, peu après le franchisssement du Rhin gelé par les Suèves, les Alains et les Vandales.

Emilienne Demougeot, ou encore François Paschoud qui a traduit et commenté Zosime, estiment que Chariobaude a le grade de magister equitum per gallias, ce qui ne va pas sans poser certains problèmes :
-Constantin III, comme le montrera les faits ne dispose que de peu de troupes : il s'empresse de recruter des auxiliaires sur le Rhin, se fait battre par Sarus en 407 qui lui même ne dispose que d'effectifs restreints (il se fait rançonner par des bandits lors de son retour en Italie), il ne semble pas s'attaquer aux germains qui ont migré en Gaule, il renonce en 410 à passer en Italie pour combattre les Wisigoths qui assiègent Rome sans doute par manque de troupes, la défection de son général Gérontius lui est fatale.
-Chariobaude, que la notitia doterait pourtant en tant que magister equitum per gallias, de nombreuses troupes, aurait alors fui devant Constantin III, là où Sarus va combattre ce dernier.
-La politique de rappel de troupes de Stilicon pour défendre l'Italie laisse peu ou pas de troupes comitatenses en Gaule et en Bretagne. La défense de ces provinces repose alors surtout sur des troupes de frontières que commandent les Ducs frontaliers, à la rigueur les Comtes, mais non les Magister.

Il est donc possible sinon probable que Chariobaude fut en réalité le Comte de Strasbourg de l'époque, et qu'il fut promu magister equitum per gallias entre sa fuite hors de la Gaule début 407 et sa mort à Pavie en août 408.
Entre ces deux dates, il rencontre peut-être Sarus dans le sud de la Gaule ou dans le nord de l'Italie, parti pour sa guerre contre Constantin III courant 407. Ce dernier lui prend-il alors certaines de ses unités frontalières en les promouvant pseudocomitatenses dans son armée? Sarus serait-il magister equitum per gallias commandant certaines des unités d'Italie du Nors stationnées à Pavie et celles que Chariobaude a ramenées avec lui? La liste des unités de ce magister n'a pû cependant être établie qu'après coup et non dans l'improvisation ; sauf à considérer que Chariobaude arrive tôt dans l'année dans le Nord de l'Italie et qu'elle a été rédigée dans le cadre de la campagne de Sarus, cette liste correspond donc certainement à une période postérieure. De plus, comme dit ci-dessus, Sarus ne semble pas disposer d'une armée très importante. Sarus, finalement défait par Constantin III et ses généraux, repasse les Alpes et se fait rançonner par des bagaudes.


C'est là que la liste établie par la notita dignitatum pour le magister equitum per gallias se révèle d'un grand intérêt. Elle donne 20 unités pseudocomitatenses, c'est-à-dire de troupes frontalières promues dans l'armée dite “d'accompagnement” :

-Prima Flavia Gallicana (Prima Flavia Gallicana Constantia) est une unité pseudocomitatenses dépendant du magister peditum. Elle peut être reliée à l'unité Praefectus militum primae Flaviae, Constantia (Coutances), une unité frontalière du Duc d'Armorique.

-Martenses est une unité pseudocomitatenses dépendant du magister peditum. Elle peut être reliée à l'unité Praefectus militum Martensium, Aleto (Alet), une unité frontalière du Duc d'Armorique, ou à l'unité Praefectus militum Martensium, Alta Ripa (Altrip), une unité frontalière du Duc de Mayence.

-Abrincateni est une unité pseudocomitatenses dépendant du magister peditum. Elle est sans doute l'unité Praefectus militum Dalmatarum, Abrincatis (Avranches), une unité frontalière du Duc d'Armorique promue pseudocomitatenses.

-Defensores seniores est une unité pseudocomitatenses dépendant du magister peditum.

-Mauri Osismiaci est une unité pseudocomitatenses dépendant du magister peditum. Elle est sans doute l'unité Praefectus militum Maurorum Osismiacorum, Osismis (Brest), une unité frontalière du Duc d'Armorique promue pseudocomitatenses.

-Prima Flavia (Prima Flavia Metis) est une unité pseudocomitatenses dépendant du magister peditum.

-Superventores iuniores est une unité pseudocomitatenses dépendant du magister peditum. Elle est sans doute l'unité Praefectus militum superventorum, Mannatias (Nantes?), une unité frontalière du Duc d'Armorique promue pseudocomitatenses. Elle se retrouve aussi une fois en Scythie.

-Cornacenses (Corniacenses) est une unité pseudocomitatenses dépendant du magister peditum.

-Romanenses est une unité pseudocomitatenses dépendant du magister peditum.

-Balistarii est une unité pseudocomitatenses ne dépendant pas du magister peditum. Elle peut être reliée à l'unité Praefectus militum balistariorum, Bodobrica (Boppard), une unité frontalière du Duc de Mayence. Elle se retrouve aussi cinq fois en Orient, mais pas en occident.

-Defensores iuniores est une unité pseudocomitatenses ne dépendant pas du magister peditum. Elle peut être reliée à l'unité Praefectus militum defensorum, Confluentibus (Coblence), une unité frontalière du Duc de Mayence, ou à l'unité Praefectus numeri defensorum, Barboniaco, une unité frontalière du Duc Britanniarum.

-Anderetiani est une unité pseudocomitatenses ne dépendant pas du magister peditum. Elle est sans doute l'unité Praefectus militum Anderetianorum, Vico Iulio (Germersheim), une unité frontalière du Duc de Mayence promue pseudocomitatenses.

-Acincenses est une unité pseudocomitatenses ne dépendant pas du magister peditum. Elle est sans doute l'unité Praefectus militum Acincensium, Antonaco (Andernach), une unité frontalière du Duc de Mayence promue pseudocomitatenses.

-Insidatores est une unité pseudocomitatenses ne dépendant pas du magister peditum. Elle peut être reliée à l'unité Auxilia insidiatorum, Cardabiaca, une unité frontalière du Duc de Valérie, ce qui pourrait indiquer que les rappels de troupes se sont faits jusque sur le Danube ; la Valérie est à même distance de l'Italie que la Gaule.

-Abulci est une unité pseudocomitatenses ne dépendant pas du magister peditum. Elle est sans doute l'unité Praepositus numeri Abulcorum, Anderidos, une unité frontalière du Comte du rivage saxon promue pseudocomitatenses.

-Exploratores est une unité pseudocomitatenses ne dépendant pas du magister peditum. Elle peut être reliée à l'unité Praepositus numeri exploratorum, Portum Adurni, une unité frontalière du Comte du rivage saxon, ou à l'unité Praefectus numeri exploratorum, Lavatres, une unité frontalière du Duc de Bretagne. On rencontre cette dénomination quatre fois en Orient.

Enfin 4 unités ont une classification inconnue, probablement pseudocomitatenses :
-Garronenses
-Cursarienses iuniores
-Musmagenses
-Truncensimani


On en tire les enseignements suivants :

-10 à 12 unités sur 20 peuvent être rattachées aux garnisons des Ducs frontaliers de la Gaule ou de la Bretagne.
-9 unités sur 20 dépendent à la fois du magister equitum per gallias mais également de la liste du magister peditum praesentalis (qui est Stilicon jusqu'en août 408). Il est possible d'identifier la provenance de 5 de ces 9 unités dépendantes des deux magister : elles proviennent de la garnison du Duc d'Armorique.
-11 unités sur 20 sont donc sous les ordres stricts du magister equitum per gallias. Parmis ces 11 unités, 6 (Exploratores, Abulci, Acincenses, Anderetiani, Balistarii, Defensores iuniores) semblent provenir des garnisons soit du Duc de Mayence, soit des armées frontalières de Bretagne.

Ces éléments permettent les conclusions suivantes :
-les rappels des troupes des frontières ont été très importants au début du V siècle, et ces unités se sont vues promues pseudocomitatenses. Non seulement dégarnies des troupes comitatenses, les frontières se sont également vues privées d'une partie de leurs troupes frontalières, laissant le champ libre aux migrations germaniques. -Ce rappel de troupes frontalières ne semble pas s'être opéré en une seule fois. On retrouve ainsi des unités pseudocomitatenses du magister equitum per gallias qui lui sont exclusives, et d'autres qui dépendent aussi du magister peditum praesentalis, Stilicon. Des unités frontalières auraient ainsi été rappelées entre 402 et 406 contre Alaric ou Radagaise par Stilicon et placées sous ses ordres, à une période de vacance du poste de magister equitum per gallias. Ce premier rappel concernerait alors les troupes du rivage d'Armorique. Stilicon délaisse ainsi la défense des côtes contre la piraterie saxonne au profit de la défense de l'Italie, ce qui lui vaut certainement des critiques à la cour.
D'autres unités auraient suivi Chariobaude dans sa retraite en 407 pour ne pas laisser des garnisons du Rhin isolées fâce aux germains et à Constantin III qui aurait pu les rallier à lui. Ces unités, qui se retrouvent sous les seuls ordres du magister equitum per gallias proviennent principalement de Mayence, sur le Rhin, frontière alors enfoncée par les peuples germaniques en janvier 407.


De fin mai à début août 408 se tint la conférence de Bologne (Zosime, V-31), où Stilicon conçoit une stratégie pour venir à bout de Constantin III, canaliser les Wisigoths d'Alaric qui menacent l'Italie et prendre l'ascendant en Orient où l'empereur Arcadius vient de mourir. Il est finalement décidé qu'il ira à Constantinople avec 4 unités pour prendre le pouvoir au nom d'Honorius, et que des unités romaines avec leurs officiers seront envoyées avec Alaric et une partie de ses soldats Goths en Gaule contre l'usurpateur Constantin III, puis peut-être ultérieurement contre les peuples germaniques pillant cette province. Les problèmes à résoudre lors de cette conférence sont les suivants :
-Quel grade pour Alaric? Peut-être hérite-il du grade de Magister equitum per gallias ; ce qui constituerait un scandale pour les nationalistes anti-germains de plus en plus nombreux à la cour et de plus en plus opposés à Stilicon.
-Le choix des officiers romains : Sarus, Chariobaude... Seuls semblent disponibles des officiers d'origine germanique pour entrer en guerre contre un romain, accroissant encore l'oppostion à Stilicon.
-Comment faire cohabiter les unités régulières romaines avec des contingents Goths, qui se sont montrés souvent peu fiables, qui plus est pour aller combattre un général romain en Gaule? Le choix des unités romaines aptes à agir de concert avec les Goths n'est pas une mince affaire, et les troupes de Pavie se révolteront peut-être en partie à cause de ce projet.
-Pour Stilicon, se pose également le problème de la loyauté de l'armée et des civils de la cour à son égard ; devant en effet faire face à une opposition importante, il ne disposera lors de son périple oriental que de 4 unités militaires, ce qui le met en position de faiblesse contre une éventuelle sédition menée à son encontre par des intriguants. Il semble cependant pouvoir compter sur les fédérés Alains et Huns dont le nationalisme et l'antigermanisme des intriguants à la cour impériale les rapprochent de Stilicon et finalement aussi sur l'officier choisi pour accompagner Alaric, sans doute Chariobaude, qui est certainement un fidèle de Stilicon car placé à son ancien poste par ce dernier – on imagine mal que dans les années précédentes, la nomination aux postes militaires échappe à Stilicon. -La promotion des unités frontalières, de Mayence pour l'essentiel, ramenées par Chariobaude avec lui et stationnées sans doute à Pavie. Ces unités échappent au commandement de Stilicon, qui reste cependant le commandant de l'essentiel de l'armée romaine.

Ce dernier point mérite réflexion. Stilicon, dans sa politique développée depuis 401-402 rassemble en Italie du Nord les troupes nécessaires à la défense de cette province, quand bien même cela se fait au détriment de la sécurité des frontières de Bretagne, de l'Illyrie et de la Gaule. Il apparait clairement que les unités frontalières ramenées en Italie sont sous son commandement pour les années précédantes ; il en va ainsi des unités du Duc d'Armorique promues pseudocomitatenses. Stilicon concentre de plus un ensemble colossal de troupes, du moins sur le papier de la notitia dignitatum : 127 unités, contre 42 pour son collègue occidental le Magister equitum praesentalis, 36 pour chacun des deux Magister militum praesentalis de Constantinople, 32 pour le Magister militum per Orientem qui fait fâce aux Perses, 27 pour le Magister militum per thracias, 26 pour le Magister militum per Illyricum. La politique de défense de l'empire en Occident dépend donc très largement de la politique de Stilicon.
C'est donc une constante chez Stilicon que de concentrer le plus grand nombre de troupes sous son autorité, d'autant que sa situation politique se dégradait et que le nombre de ses opposants augmentait. Sa toute-puissance dans l'armée et le contrôle sous ses ordres stricts des unités d'Italie lui servaient de garantie. On pourrait donc s'attendre à ce que les unités de Mayence ramenées de la frontière rhénane en 407-408 et promues pseudocomitatenses soient placées sous son commandement, comme il le fit pour les premiers rappels. Or, les promus de Mayence lui échappent pour se retrouver sous la seule autorité du Magister equitum per gallias. La dépendance exclusive au magister equitum per gallias pour ces unités ammène deux hypothèses :

-la nécessité d'une déconcentration stricte du commandement de certaines troupes pour faire face à la situation en Gaule contre Constantin III et les Germains, sous les ordres donc exclusifs d'un magister equitum per gallias, peut-être Chariobaude ou Sarus, ou même Alaric. Ainsi, le sort de ces unités ne dépendraient pas du bon vouloir de Stilicon et seraient moins affectées par les aléas de sa politique ; peut-être faut-il y voir un indicateur d'une perte d'influence de Stilicon?
-la chute de Stilicon : la liste aurait alors été établie après sa mort, donc après la conférence de Bologne.

Reste à dater précisément la rédaction de cette liste. Au regard des évènements, le rang de magister equitum per gallias est occupé à nouveau vers 407-408 par Chariobaude. A ce titre, l'armée dont il dispose n'est certainement pas virtuelle ; on voit mal l'intérêt de reproduire sur le papier des unités disparues alors que les unités nouvellement promues pseudocomitatenses semblent bien attestées. La notita fait probablement là acte de précision. Les unités dépendent cependant étroitement des deux magister praesentalis : les 16 auxiliats, la legio palatina, les 10 legio comitatenses et 9 des 20 pseudocomitatenses dépendent du magister peditum, les 4 vexillationes palatinae et les 8 vexillationes comitatenses du magister equitum.

La rédaction peut dater d'avant la sédition de Pavie d'août 408 ; elle témoigne alors d'unités alors réellement opérationnelles et disponibles en Italie du Nord, sans pour autant constituer l'intégralité de l'armée sous les ordres de Stilicon. Il pourrait alors s'agir en totalité ou en partie de l'armée chargée d'aller en Gaule avec les Wisigoths d'Alaric pour combattre Constantin III, d'où la longueur des négociations pour établir entre autre les grades et la liste des unités qui devront se battre aux côtés des Wisigoths en Gaule.

Mais avec le problème des unités promues de Mayence, non-attribuées au magister peditum, on peut croire que Stilicon est mort à la date de la rédaction; dans ce cas la rédaction date d'après la sédition de Pavie. Deux possibilités alors : la liste témoigne des unités qui étaient disponibles, entre autre à Pavie, mais qui ne le sont plus forcément suite à la sédition qui désorganise l'armée, ou la liste donne le nom des unités réellement disponibles suite à la sédition. On note cependant l'inaction des troupes impériales dans les années 408-410, inaction que peuvent expliquer au moins en partie la désorganisation et la dissémination des garnisons en Italie comme semble le suggérer le massacre des civils des fédérés qui semble se dérouler dans diverses cités italiennes fin août ou début septembre 408. La liste témoigne donc probablement des unités disponibles en Italie du Nord avant la sédition de Pavie, même si sa rédaction a pû être réalisée après la mort de Stilicon, sur la base de informations dont disposaient les fonctionnaires impériaux, informations que le contexte de la sédition de Pavie et de l'invasion de l'Italie par Alaric rend complexe à corroborer. Cependant, on aurait là un paradoxe : rédiger la liste d'une armée importante mais destinée à la Gaule, sans avoir les troupes disponibles, dans le contexte de la défense de l'Italie et de Rome d'une invasion gothique. Pourquoi dans ce cas décrire sur le papier une armée régionale pour la Gaule alors que la priorité n'est plus la défense de cette province mais celle de l'Italie? La rédaction se fait logiquement dans le contexte d'une intervention à venir en Gaule, et doit donc précéder logiquement l'invasion d'Alaric.
Cependant, la liste peut recouper les unités disponibles en Italie et non pas seulement celles d'Italie du Nord concentrées à Pavie, et ainsi concerner les garnisons des villes italiennes qui se livreront à un pogrom anti-germanique suite à la sédition de Pavie d'août 408.

La rédaction semble donc être, logiquement, antérieure à la sédition de Pavie et à l'invasion d'Alaric qui se déroule fin septembre ou début octobre 408. Puisque tel est l'enjeu principal de la conférence de Bologne qui rassemble les intéressés, on peut croire que cette liste a été rédigée lors de cette conférence, pour la campagne contre Constantin III, ce qui ne signifie pas que toutes les troupes citées devaient se rendre en Gaule ; l'Italie se retrouvant dans ce cas démunie de défense. Une partie devait sans doute être affectée à la défense des villes et gardant les otages des fédérés Alains et Huns qui s'étaient montrés peu fiables et enclins aux révoltes. On peut croire qu'un tel déploiement était déjà réalisé comme le montrera le massacre des familles des fédérés, réalisé dans diverses villes d'Italie immédiatement après la sédition militaire de Pavie. Puisque l'armée sera totalement absente lors des années suivantes, on peut conclure que cette armée rassemble l'essentiel – comme le montre la place accordée à la mise à jour des unités frontalières- de l'armée romaine disponible. Une partie est détachée pour la défense des villes, l'autre stationne à Pavie en attente de partir pour la Gaule. La liste du magister equitum per gallias se veut donc actualisée.


Enfin, on note une disproportion importante entre les 59 unités de cette listes et les 30 unités concentrées, selon Zosime, à Pavie par Stilicon en 406 contre Radagaise (Zosime, V-26). Stilicon aurait théoriquement doublé ses effectifs disponibles. Mais il faut retirer de ces 59 unités la cavalerie, 12 unités, qui n'était pas assurée par des unités régulières contre Radagaise mais par des fédérés Alains et Huns (Zosime, Livre V, note 56 P201de F.Paschoud). Les 47 unités d'infanterie de la liste du magister equitum per gallias de 408 s'opposent donc aux 30 unités d'infanterie opposées à Radagaise en 406. Il faut encore retirer une partie des pseudocomitatenses promues après 406 et donc, indice, ne dépendant pas de Stilicon, soit 11 unités. Reste 36 unités, 6 de plus, peut-être obtenues depuis 406 en réduisant les effectifs moyens des unités ou en ponctionnant les garnisons des cités, ou encore en recrutant des auxiliats sur la frontière (ainsi, les unités Garronenses, Cursarienses iuniores, Musmagenses et Truncensimani semblent être des pseudocomitatenses nouvellement créées et ne pouvant pas être reliées avec des unités préexistantes en se basant sur leurs noms).


Au final, il apparait que la liste du Magister equitum per gallias témoigne de la réalité de l'armée romaine en Italie du Nord à l'été 408 et recoupe sensiblement les estimations de Zosime pour 406. Dans le contexte de la conférence de Bologne, faire oeuvre de fiction n'a en effet guère de sens, même dans un but de propagande.

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